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QUE S'EST-IL PASSE EN FRANCE ?

par
Eric Marty, professeur de litterature francaise et contemporaine a l'Universite Paris 7. Il a publie plusieurs essais sur Gide, Rene Char et un roman Sacrifice aux editions du Seuil. Son dernier livre, Louis Althusser, un sujet sans proces, est paru chez Gallimard, collection " L'Infini ".

Que s'est-il passe en France pour qu'on s'inquiete soudain si violemment pour les juifs ? Ou plutot que s'est-il passe pour qu'on se sente si seul a etre inquiet ? Comment l'histoire parle-t-elle ? Quelle est sa langue ? D'ou vient que nous nous sentions submerges de messages, de signes, et que nous nous sentions si seuls a les entendre comme si autour de nous tout le monde avait decide d'etre sourd ? Quand avons-nous commence a etre inquiet ? A quelle date ? Etait-ce ce jour ou Le Pen a stigmatise quatre journalistes juifs en donnant leur nom en pature et a la jouissance de la petite foule de Francais suspendue a ses levres. Cela commencait par Ivan Levai, Philippe Alexandre? Ce n'etait pas une inquietude, mais une gene. Desormais, malgre soi, on ferait attention a qui est juif, a qui ne l'est pas, et a qui l'est derriere son nom. Ce sentiment on l'a eprouve de maniere plus precise encore, lorsque l'ecrivain Renaud Camus ayant denonce la surrepresentation des juifs a France-Culture, on s'est mis, sans le vouloir, a se demander qui? et puis, surtout quand, parmi les journalistes vises, Isabelle Rabineau, dans un tres beau texte paru dans Le Monde a evoque le nom de ses parents Rabinovitch? Ainsi elle etait? c'est curieux, on n'y avait jamais songe ; et lui, Renaud Camus, lui, le savait ; il y a des gens qui savent et qui par un seul mot font en sorte que quelqu'un soit dans l'imperatif de s'identifier. Ce n'etait pas pourtant de l'inquietude. Rien n'etait dit. Tout etait encore silencieux, Mais par exemple, comment ne pas y avoir repense lorsque l'une des participantes beur de l'emission " Loft Story ", Kenza, apres son eviction qui suivait de pres celle de l'autre beur du groupe, Aziz, a explique publiquement leur echec par le fait que la television etait tenue par les juifs. Drole de pays ou un dirigeant d'extreme droite, un ecrivain d'avant garde, une jeune fille issue de l'immigration sont au moins d'accord sur un mot, le mot " juif ".
L'histoire parle-t-elle alors ? Non toujours pas. On a reve, on oublie. Et malgre les jours ou l'on se pince, on demande surtout a l'histoire d'etre moins bavarde ou alors d'etre plus claire.
Une fois, c'est le 6 aout 2001, il fait beau, on vient d'acheter Le Monde qui est date du 7, et a la page trois, on sursaute - l'histoire fait sursauter - a la vue d'un titre : " Les " collabos " palestiniens toujours menaces, malgre l'appel de Yasser Arafat ".
Dans ce bref article (deux courtes colonnes), le mot " collabo ", avec a chaque fois des guillemets, apparait a trois reprises ; de meme le mot " collaboration ", qui lui n'apparait qu'une fois. On a envie de comprendre plus assurement ce que l'on a tout de suite compris. On ne veut pas se contenter de l'evidence, on a envie de deplier le texte avec le bout des doigts pour qu'il nous empoisse moins.
On prend les choses par le commencement : l'abreviation. Qui autrefois a abrege ce mot pour le rendre plus hideux ? et qui designait-il ainsi, il y a cinquante ans, reduit a trois syllabes ? Et qui designe-t-il en francais pour l'eternite ? Et puis on passe au second signe : que veulent dire ces guillemets ? Une citation ? de qui ? des Palestiniens ? Non, a l'evidence.
Mais alors ? Qui, Mouna Naim cite-t-elle ? De quoi s'agit-il ici ? De desinformation un peu vicieuse qui joue avec les mots ? Oui. Du desir d'induire chez le lecteur une assimilation entre les nazis et les Israeliens? Oui. Mais plus encore, il s'agit de blesser le juif, il s'agit de le rendre fou , il s'agit de dire au juif " tu as un double et ton double c'est celui qui t'a torture a mort et qui te hante tant que tu l'imites ", il s'agit de dire cela au juif de telle maniere que ce raisonnement ce soit lui qui soit oblige le faire, que ce soit lui qui, a partir mot " collabo ", soit pris dans la contrainte logique d'en deduire la suite. Et si une fois ne suffit pas, malgre sa mise en valeur dans le titre, alors, on va le repeter dans l'article une fois encore, puis, deux fois, et finalement, trois fois?
Si Mouna Naim procede ainsi c'est parce qu'en bonne humaniste, malgre son adhesion absolue a la " Cause ", elle ne peut decemment defendre les mises a mort sommaires de simples informateurs, encore moins leur torture. Alors, dans cet article, petri de bons principes, soutenant le point de vue des " organisations des droits de l'homme ", qui bien evidemment critiquent cette " justice sommaire et expeditive ", il lui faut, pour compenser ce risque de depreciation de la " Cause ", susciter deliberement au coeur le plus intime de la souffrance juive le lieu d'une culpabilite en miroir, et cela, en repetant regulierement, au milieu de phrases debordantes de compassion et d'humanisme universel, ce petit mot abrege, et entre guillemets : " collabos", " collabos ", " collabos ".
Le propos est clair : s'il est vrai que les Palestiniens ne sont pas totalement innocents, il y a toujours plus coupable qu'eux : les juifs ( je dis bien les juifs et non les Israeliens, car le mot " collabo " s'inscrit dans le paradigme du nazisme), et ces juifs ne sont pas seulement plus coupables, ils sont le coupable qui explique et justifie tout. Faute de pouvoir innocenter les Palestiniens par une argumentation rationnelle, on les innocente par le seul pouvoir evocateur d'un mot : " collabo ". La fonction de ce mot est a la fois fantasmatique mais aussi pratique: surimprimer a la reprobation humaniste des pratiques de terreur palestinienne, le leitmotiv stigmatisant l'autre partie, produire l'innocence absolue d'une part de l'humanite sur la culpabilite absolue de l'autre.
Et on a compris une chose, l'antisemitisme n'est pas essentiellement une question d'opinion : quelle perte de temps de vouloir sonder les reins et les coeurs ! A quoi bon ? L'antisemitisme plus profondement est une question de situation historique : situation etrange ou des gens tres differents, enfermes chacun dans l'isolement apparent de leur destin, se mettent tout d'un coup, sans forcement le savoir, a chanter la meme partition, a s'inscrire dans une polyphonie toute en contrepoint, et dont la stigmatisation irrationnelle du juif est le principal leitmotiv.
Non, il n'y a pas une date a laquelle, on a commence d'etre inquiet. On se rend compte qu'on a jamais cesse de l'etre mais qu'on ne le savait pas.
Mais quoi, vous n'etes pas juif ? D'ou vient cette sensibilite ? D'ou vient que vous pouvez dire ce que vous venez de dire? Non, on n'est pas juif, mais tout d'un coup, c'est comme si on l'etait sans l'avoir voulu et parce qu'il est impossible de faire autrement. C'est comme si tout conspirait a vous le faire devenir. Mouna Naim en voulant tuer symboliquement le juif avec ses sales petits mots rend juif celui qui la voit agir, tout comme Le Pen, Renaud Camus, et Kenza ont rendu juif tous ceux qui a l'instant precis ou le mot juif etait prononce par eux ont tout simplement vu. Devient juif - c'est-a-dire devient soucieux - celui qui ayant vu, regarde autour de lui et apercoit une foule qui vaque, indifferente, et qui, si on l'alerte, manifeste au mieux de l'incredulite, et plus generalement de l'irritation.
L'histoire a plusieurs manieres de parler. Elle a ses incoherences apparentes, elle choisit de tout petits individus, plus ou moins grotesques, pour le faire -Le Pen, Camus, Kenza, Naim - et puis elle ses coherences massives, ses grandes structures que l'on voit se deployer avec la regularite des systemes horlogers. Tout en etant interpelle - provoque et ebranle - par des signes infimes, on n'a pas cesse pour autant de regarder, d'observer, de reflechir. Et on a vu que l'antisemitisme qui, depuis tant d'annees, n'etait que la mediocre passion de quelques nevropathes, avait profite d'un silence relatif de l'histoire pour s'objectiver au travers de trois grandes instances : L'islamisme, le tiers-mondisme et l'extreme droite, c'est-a-dire pour donner a cette passion, la dimension d'un projet politique, tres coherent, appuye sur des textes, des theses, un lexique, une histoire, une geo-politique, des porte-parole, des hommes prets a detruire, a tuer, a se tuer pour tuer, des foules pour applaudir et d'autres pour detourner le regard. Ces trois grandes instances ne sont evidemment pas superposables, nul doute que ses membres ne se haissent ferocement les uns les autres. Mais pourtant une haine superieure les reunit et produit de curieux recoupements passionnels : l'antimondialisation, la haine des Etats-Unis, la mystique du peuple comme destinataire de tous les discours et comme l'instrument de toutes les conquetes (le peuple c'est-a-dire la foule totalisee en un seul corps), la haine de la democratie, celle des juifs? Ne simplifions pas: les recoupements demeurent toujours partiels : ainsi l'islamisme dans son delire antisemite reprend bon nombre de concepts, de procedures et de discours deja experimentes par le fascisme occidental et notamment europeen, ainsi l'extreme droite est entierement solidaire du Peuple palestinien et considere unanimement que les Israeliens s'y conduisent ferocement, pourtant l'Islamisme hait l'occident et l'extreme droite bien sur meprise profondement le monde arabe ; de la meme maniere, le soutien aveugle que le courant tiers-mondiste apporte a la " cause arabe " tient plus a une hallucination generalisee de " peuple " en victime absolue et a un refoulement systematique de l'ideologie dont ce peuple est porteur que d'une veritable connivence intellectuelle avec cette " cause ". Mais cet activisme ideologique, tres sommaire, ayant tragiquement echoue dans ses propres initiatives de conquete (Amerique du sud, Afrique, Asie ?) est pret a investir n'importe quelle convulsion historique pourvu qu'elle satisfasse son irresistible desir de radicalite, de violence, de purete et qu'elle comble, au moins mythiquement, son amour de l'egalite et sa sacralisation des pauvres? Ainsi meme si le peuple est imbibe de l'obscurantisme le plus fou, des mythes les plus ignobles ou d'un fanatisme archaique, cela n'est pas si grave : il demeure objectivement le peuple, et il peut, des lors qu'il entre dans l'arene de l'histoire, tirer de cette situation objective les conditions dialectiques et les armes de son emancipation. Aux yeux des tiers-mondistes, il importe peu que le combat des Palestiniens s'inscrive subjectivement dans une ideologie religieuse et nationaliste ; ce qui importe, c'est que ce combat soit objectivement anti-imperialiste. Pour le tiers-mondisme, l'histoire reelle des peuples avec ses enjeux locaux, ses illusions, ses mythes, a toujours pour enjeu un second niveau d'implication historique qui, lui, est universel et qui est l'eternel combat du Maitre et de l'esclave (concretement donc, des Etats-Unis et du Tiers-Monde ).
La faillite du tiers-mondisme a donner un sens emancipateur et universel aux mouvements populaires du Tiers-monde est evidemment patent : le Cambodge, l'Afrique, Cuba? , mais avec le Proche-Orient, c'est a un echec plus grave encore et plus inquietant qui se prepare. Le financement par l'URSS ou la Chine des mouvements du Tiers-monde permettaient de colorer ces combats de progressisme et d'en controler plus ou moins les derives ; avec le Proche-Orient, qui controle qui ? Avec qui se compromet-on ? Dans quel plus vaste projet que le sien se laisse-t-on entrainer ? Quelles forces, sous couvert, de lutter contre le pretendu apartheid israelien, sert-on ? Il suffit de lire les textes venus des forces les plus actives dans la lutte contre Israel, pour comprendre. Sans doute les tiers-mondistes, que ne comblent jamais assez la radicalite anti-occidentale et la haine de l'Amerique, trouveront la de quoi se satisfaire.
On note que le tiers-mondisme peut etre une reelle passerelle vers l'islamisme et que ce role mediateur ne peut que s'amplifier pour les raisons intrinseques au tiers-mondisme que l'on vient de voir : l'exemple de la conversion de l'ex-terroriste Carlos -modele parfait du tiers-mondisme- a l'Islam et assez parlant. Sans doute les tiers-mondistes ne tiendront pas un discours intrinsequement antisemite, et pourtant la lecture du Monde Diplomatique ou d'ecrits venus de ce camp est parfois inquietante. Prenons l'exemple de Francois Maspero, autre modele de Tiers-mondiste, devenu ecrivain et reporter. Francois Maspero n'est evidemment pas antisemite mais il a ecrit un curieux texte, intitule: "L'ecrivain, la Palestine et l'apartheid ". L'evocation de l'apartheid pose un premier probleme. C'est un curieux mot que ce mot-la, un peu comme " collabo " mais en moins fort : il signifie d'une part le projet de developpement separe (ainsi les deux Allemagnes avec le Mur auraient, si l'on suit cette definition litterale, pratique l'apartheid) et il evoque d'autre part la politique raciste du regime blanc d'Afrique du sud, c'est-a-dire l'interdiction faite aux noirs de vivre dans des quartiers reserves aux blancs, l'interdiction de prendre les transports en commun pour les blancs, l'interdiction d'avoir des relations sexuelles avec les blancs etc. et puis, ce terme evoque egalement les zones reservees aux noirs, morcelees et appelees Bantoustan. Quel mot !
Si riche qu'il n'a jamais ete si employe que depuis que la chose n'existe plus. Voila ce qu'ecrit Maspero : "Comment appeler ce que vit le peuple palestinien autrement qu'un apartheid ? L'analogie avec les bantoustans est juste " De quoi parle-t-on ? De quel apartheid ? Y-a-t-il mise a l'ecart d'une race ? Dans ce cas comment expliquer qu'un million et demi d'Israeliens arabes jouissent des memes droits que les juifs sur le territoire d'Israel, puissent faire l'amour avec des juives et eventuellement le font ? Y-a-t-il des mesures discriminatoires contre une fraction de ce peuple, les Palestiniens des territoires ? Parmi elles, Maspero cite le fait qu'il y a des routes reservees aux "colons" ; mais ce "privilege" est-il de meme nature que l'infamie reservee aux noirs par les blancs en Afrique du sud ? Est-ce pour affirmer une superiorite raciale et pour ne pas entrer en contact physiquement avec l'autre que ces routes ont ete construites ? Non, c'est pour ne pas etre tue. C'est que si les " colons " empruntaient les memes routes que les Arabes, ils seraient systematiquement massacres. Alors, peut-on parler d'Apartheid quand ni dans les faits, ni dans le concept, il y a une comparaison possible, et que l'analogie est une pure hallucination ? Le morcellement des territoires existe, pourquoi ne pas l'appeler " balkanisation " ou " morcellement " tout simplement ? Pourquoi aller chercher un modele qui est strictement a l'oppose de la politique d'Israel ?
Si j'etais un " jeune " des banlieues, et si l'on me repetait chaque jour que la-bas des hommes et des femmes auxquels je m'identifie etaient victimes de l'apartheid, j'aurais peut-etre moi aussi l'envie et la rage de lancer une pierre contre une synagogue. Voila tres precisement ou se situe la responsabilite de l'ecrivain.
Si les Palestiniens des territoires souffrent ce n'est pas en raison d'un apartheid, mais en raison d'une situation de guerre, de conflits territoriaux. Francois Maspero, s'il s'interesse tant a l'apartheid, aurait peut-etre du se pencher sur le sort qui est fait aux chretiens de Palestine, aux discriminations dont ils souffrent, aux brimades qu'ils subissent de la part de certains de leurs freres musulmans ; il aurait du s'interesser a leur fuite, a leur terrible dispersion, a leur malheur tragique de minorite sans futur.
Maspero n'est pas un grand politique. Il repete benoitement, en croyant bien faire et sans malignite, ce qu'assene la propagande antisemite venue du monde arabe. Mais tout de meme, n'y-a-t-il pas un moment, ou il derape davantage, ou la langue elle-meme quitte les stereotypes massifs pour des stereotypes plus troubles. Une phrase, une seule. Francois Maspero parle de la conquete progressive de la terre arabe par les "colons", il parle de deux enclaves israeliennes qui tendent a s'unir et il ecrit : " Metre apres metre, les implantations progressent, jusqu'au jour ou elles formeront une seule grande tache coherente " " Tache ", vous avez dit " tache "? D'ou vous vient cette image ? comment l'avez-vous d'abord entendue en vous ?
Qu'a-t-elle caresse en votre fors interieur ? Et comment vous etes-vous laisse aller, vous Maspero qui aimez jouer a l'amoureux des mots, a l'ecrire? Oui, tres souvent lorsqu'on lit des texte de tiers-mondistes, la Palestine est decrite comme une terre pure, idyllique ou croissent tout naturellement des oliviers et des orangers, et sur cette terre immaculee ou circule sereinement un enfant juche sur un ane, il y a une tache, une implantation qui fait tache. A quoi bon noter maintenant que Maspero lui aussi ne peut s'empecher d'employer le mot de ghetto?
Le croisement entre le tiers-mondisme, l'islamisme et l'extreme droite s'est ainsi realise partiellement, selon les opportunites, au travers par exemple du negationisme dur mais egalement au travers d'un climat global de remise en cause du caractere imprescriptible de la Shoah. Pourtant, c'est a Durban en septembre 2001 que les pressentiments que l'on pouvait avoir d'un rapprochement plus decisif et plus spectaculaire entre le tiers-mondisme et l'antisemitisme islamiste se sont confirmes. Il est inoui que sous la direction de l'ONU, une conference sur le racisme se soit transformee, entre deux discours de Fidel Castro, en un immense meeting de haine et d'accusation contre Israel et contre les juifs. Le Monde dans ses differents reportages fait etat du climat d'intimidation, de harcelement, de menaces, de violences et ou fusaient les slogans " Mort aux juifs " ou " Un juif, une balle. " Ce qui fut frappant alors c'est la tiersmondisation du concept de racisme. Et par exemple, lors meme qu'il est avere que le monde musulman a ete le premier et pas le moindre acteur de la traite des noirs, que l'abolition de l'esclavage, qui fut aussi un concept africain pratique d'abord au profit des Africains eux-memes, a ete a l'initiative du seul Occident, que par exemple les juifs americains ont ete les premiers a se battre pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis, malgre cela donc, l'ennemi absolu qui fut designe, dans une vaste synthese afro-arabe, fut le juif americain et son double l'Israelien.

Et puis, il y a eu les premiers attentats anti-juifs. Ils ont commence en novembre 2000. En un mois, une centaine d'agressions. Boutiques juives et synagogues incendiees, saccages et destruction de lieux de prieres, profanations du Livre, attaques verbales et physiques contre des juifs destinees a terroriser. Au mois de decembre 2000, on a tente d'interdire a un chanteur juif (Enrico Macias) de chanter dans le nord de la France parce qu'il avait manifeste pour Israel. Ce meme chanteur avait deja ete interdit de chanter, une premiere fois, il y a quelques annees par les militants du Front National dans le sud du pays et une seconde fois, plus recemment, quand, sur le point de partir donner un recital en Algerie, il dut y renoncer sous la menace de violences physiques et de mort.
Pendant toute l'annee 2001, ces attaques se sont poursuivies sans qu'on n'en parle plus sauf de maniere indirecte. Ainsi a la fin mai 2001 par exemple, on a appris que la projection d'un film pro-palestinien avait ete interdite a Montreuil du fait d'un " grave incident antisemite qui avait eu lieu dans les semaines precedentes ". Quel " grave incident " ? On n'en a pas su davantage. L'annee 2002 a commence comme on le sait : Creteil d'abord, puis Goussainville. Et il y a tous ces faits qui ne s'enregistrent pas : cet ami, professeur dans un etablissement de banlieue qui voulant etudier un texte dans un classe a forte proportion maghrebine, ne peut le faire devant les protestations des eleves, parce que l'auteur est juif : il s'agit de Primo Levi.
Etrange pays que la France qui avait manifeste dans la plus intense ferveur apres que trois jeunes marginaux fascisants eurent profane la depouille d'u juif a Carpentras, etrange pays qui, pendant plusieurs mois, a rempli d'articles les colonnes d'un quotidien du soir pour stigmatiser les pages tres malsaines de l'ecrivain Renaud Camus sur les juifs, etrange pays qui, sans crainte du ridicule, a pu accuser la societe Microsoft de racisme sous pretexte que son correcteur automatique d'orthographe proposait pour "anti-stress" d'y substituer "anti-arabe" lors meme que ce correcteur est connu par tous ses utilisateurs comme coutumier de faceties aussi arbitraires que l'est le langage. Etrange pays qui, lorsque se deroule sous ses yeux, non les actes symboliques de nevroses, non un " cadavre exquis " informatique, mais une politique de destruction reelle de lieux juifs reels, detourne le regard, minimise, relativise, excuse.
Revenons un instant au cas du chanteur sur lequel on a pas pu faire silence. Le plus etrange alors c'est que les medias ont parle de l'agresseur comme d'un " organisation pro-palestinienne " (appartenant donc a l'echiquier des discours acceptables et agrees) et ont repete a l'envi le motif invoque par cette fameuse organisation : le chanteur avait manifeste avec des organisations fascistes et racistes juives : ou ? quand ? comment ? personne ne le disait. En realite le chanteur avait manifeste avec des milliers de Francais devant l'ambassade d'Israel a Paris pour protester contre la partialite des medias de leur propre pays sur ce qui se passait au Proche-Orient. Dans cette foule immense, chaleureuse, vibrante il n'y eut pas le moindre propos raciste ou fasciste. Mais c'est une constante de la propagande franco-palestinienne que de justifier ses menaces, ses coups, sa violence, son intolerance en hurlant preventivement au fascisme et au racisme sioniste.
Le probleme particulier de cette terreur ou cette tentation d'exercer la terreur est qu'elle a pour foyer principal une fraction de la communaute musulmane de France. Les lieux ou sont accomplis ces actes, les quelques personnes arretees ou identifiees ne laissent pas de doute. Pourquoi faut-il le dire ? Non bien sur pour stigmatiser cette communaute que tant de juifs ont pris le risque de defendre les premiers lors des debuts du Front National, a une epoque ou tout une part de la classe politique traditionnelle etait tetanisee et presque fascinee par les discours de Le Pen. S'il faut le dire, c'est parce qu'on ne peut combattre l'antisemitisme qu'en le denoncant, qu'en en identifiant le discours, le projet, l'importance.
Si le silence que les medias et les institutions font sur les attentats antisemites est particulierement dangereux, c'est que c'est un silence plein de sous-entendus. C'est un silence tout a la fois adresse aux juifs mais aussi a la communaute musulmane. D'une part, on intime aux juifs de se taire, ou du moins de ne pas en faire trop ; on leur laisse entendre d'ailleurs parfois qu'Israel est un peu responsable de ce qui arrive et qu'eux-memes le sont aussi en manifestant un peu trop bruyamment leur soutien a ce pays. On retrouve la la rengaine des annees noires a peine transposee aux nouvelles circonstances que la creation de l'etat d'Israel a produites. Toute reaction de defense de la communaute juive est lue aussitot comme une provocation a de nouvelles persecutions. Le message a la communaute musulmane est plus ambigu encore puisqu'il aboutit a admettre des processus d'identification massifs et fantasmatiques entre les communautes avec ce qui se deroule actuellement au Proche Orient ou plutot avec ce qu'en racontent les medias. On voit d'une part quelle bombe a retardement on laisse s'installer en France meme et de quel mepris, dans cette complaisance meme, ces Institutions progressistes font preuve a l'egard de cette communaute.
Ce silence semble sur le point de se fendre mais pour laisser place a d'etranges maneges mondains. On apprend que le 22 janvier des ecrivains juifs et arabes se sont reunis dans un " cafe parisien " [sic], pour parler de l'antisemitisme en France. Que note-t-on ? C'est que pour en parler, il faut d'abord faire acte de soumission et dire et redire qu'Israel mene une politique " criminelle vis a vis du peuple palestinien etc? " Ce n'est qu'une fois fait son acte de contrition, qu'alors on deplorera les attaques contre les juifs, mais, bien sur, apres avoir pris la precaution d'en donner les justifications objectives et cela avec la caution de juifs parisiens.
La verite c'est tout d'abord que ces attentats n'ont aucun rapport avec ce qui se passe au Proche-Orient mais seulement avec ce qu'en rapportent les medias. Si c'est a cause de l'apartheid israelien qu'on brule des synagogues, ne reste de reel que l'incendie de la synagogue. Et puis, il y a ceci. Le commencement de l'antisemitisme actuel se joue precisement dans la mise en relation entre la violence contre les juifs de France et les evenements qui se deroulent ou qui sont censes se derouler au Proche Orient, tout comme le commencement de l'antisemitisme moderne en Europe commenca avec le mise en relation entre la violence faite aux juifs russes, allemands, polonais ou francais, et les grosses fortunes de quelques hommes d'affaires presentes comme des fauteurs de guerre ou de misere. Le point de depart de toute attitude ethique est de refuser de maniere absolue d'etablir un lien quelconque entre les deux. L'ethique commence avec cet absolu.

Que s'est-il donc passe en France ? Que va-t-il se passer ? Il y a des moments dans l'histoire ou tout peut basculer dans l'ignoble ou bien au contraire etre l'occasion d'une reconquete de sa dignite. On se souvient, quand Dreyfus fut condamne, que la gauche et l'extreme gauche ne bougerent pas. Pire meme, une partie d'entre ses militants tenait alors un discours profondement antisemite, et une autre, assimilant les juifs a la bourgeoisie honnie, pronait une neutralite de marbre : cette tentation revint en 1940, lorsque le Parti communiste parlait, a propos du conflit europeen, de guerre inter-imperialiste dans laquelle il ne fallait pas prendre parti. Et puis, il y a eu un moment, ou depassant une representation du monde comme ne repondant qu'a la seule logique de la lutte des classes, des socialistes ont compris que la verite et la justice transcendaient cette lutte des classes de leur sens absolu. Ces socialistes ont compris que cette lutte des classes ne prenait de sens qu'au sein d'un projet d'emancipation au sein duquel la verite tenait son role propre. Ils ont compris que dans un individu, un bourgeois, un militaire, un conservateur, le sens d'etre de la verite meme de leur combat pouvait paradoxalement etre noue. Et si la verite se jouait dans cet homme, peu sympathique dit-on, dans ce froid bourgeois conformiste, c'est parce que, par dela son appartenance de classe, par dela ses opinions et par dela sa petite personne, mais sans oublier sa singularite vivante, il etait une victime absolue. D'autres bien sur, notamment des Chretiens - dont Peguy est la figure exemplaire - ont compris au travers d'autres cheminements la meme chose.
Qu'est-ce qu'une victime absolue ? Il y a de nombreuses victimes d'erreurs judiciaires, dans un siecle. Qu'est-ce qui faisait que celle-ci etait unique, qu'elle etait l'exception, et qu'est-ce qui faisait que cette victime concernait le destin de la verite du pays tout entier ? Ce n'etait pas que sa souffrance etait pire que d'autres, ce n'etait pas non plus qu'on lui avait fait plus de mal. Si certains se sont leves et ont defendu Dreyfus au detriment parfois de leurs interets politiques immediats, c'est qu'ils ont soupconne quelque chose dans la passion meme qui animait ses ennemis. Ce qu'on voulait tuer, ce n'etait pas un homme, ni meme l'homme en general. Ce qu'on voulait tuer c'est le type d'experience humaine que cet homme representait malgre lui, par son seul nom. Cette experience humaine, c'est celle originaire d'Israel, c'est celle qui inscrit dans l'universel la trace d'une singularite, qui noue ensemble universalite et singularite. Voila ce qui agitait la passion haineuse des elites et de la populace. Voila ce qu'on voulait tuer, voila ce qu'on a voulu tuer, voila ce qu'on veut tuer.
Que les grands totalitarismes s'y soient employes et s'y emploient, notamment au travers du nouveau demon totalitaire qu'est l'islamisme, n'est pas etonnant puisque pour eux l'universel conditionne l'abolition de son epreuve singuliere et de toute singularite historique. Et pourtant l'agressivite que suscite l'experience symbolique d'Israel dont tout juif porte en lui la trace, est une agressivite qui depasse ce cadre politique.
L'agressivite que suscite cette trace meme en tant qu'elle fonde l'universel, en tant qu'elle le fonde mais en maintenant precisement en son coeur la singularite historique et metaphysique de cette epreuve, faisant alors de l'universel le lieu d'une epreuve singuliere, cette agressivite donc est aussi l'experience la plus banale et la plus quelconque qui puisse se faire, puisque elle est l'experience du sujet delaisse. L'experience du sujet a qui manque en lui-meme un acces symbolique a sa propre universalite, bref, en qui l'acces a l'universel sera eternellement l'experience de sa deficience. Si l'antisemitisme a une place dans l'homme, c'est la ou git et veille le Neant.
On ne sait ce qui s'est passe dans la tete des juifs et des non-juifs qui ont pris la defense de Dreyfus. Ce qu'on sait, c'est que leur combat fut universel et eut une singularite individuelle pour objet de ce combat. Ce qu'on sait c'est qu'ils ont compris que quelque chose d'autre qu'un fait divers se jouait dans cette erreur judiciaire et que ce quelque chose transcendait tout autre imperatif.
Voila ce sur quoi les Francais, dont la memoire est petrie par cette scene quasi-primitive du XXeme siecle, doivent mediter aujourd'hui. L'omnipresence du mensonge, l'omnipresence de la haine contre Israel, la facilite avec laquelle on fait de cette haine et de ce mensonge les armes d'une politique de violence contre les juifs, devraient les pousser a ouvrir les yeux au plus vite et a se souvenir.
Que ce devoir de verite incombe a la France n'est peut-etre pas un hasard et ce n'est pas forcement une malchance.

Eric Marty, fevrier 2002.


Eric Marty, professeur de litterature francaise et contemporaine a
l'Universite Paris 7. Il a publie plusieurs essais sur Gide, Rene Char et un
roman Sacrifice aux editions du Seuil. Son dernier livre, Louis Althusser,
un sujet sans proces, est paru chez Gallimard, collection " L'Infini ".