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CE QUI S'EST PASSE A SABRA ET CHATILA
A la suite des massacres commis dans les camps palestiniens de
Sabra et Chatila, le gouvernement d'Israël décidait
le 28 septembre 1982 de créer une commission d'enquête.
Une telle commission, aux termes de la loi, est nommée par
le président de la Cour suprême. Totalement indépendante
du pouvoir politique, elle jouit de prérogatives analogues
à celles d'un tribunal et a la capacité d'entendre
tous les témoignages qui lui semblent nécessaires
à la découverte de la vérité.
La commission d'enquête sur les massacres de Sabra et Chatila
était composée de trois membres : le président
de la Cour suprême lui-même, le juge Itzhak Kahane ;
le juge Aharon Barak, à l'époque juge à la
Cour suprême et aujourd'hui président de la Cour suprême
; et le général de réserve Yona Efrat. Ils
étaient assistés par une équipe de juristes
de haut niveau.
La commission Kahane a remis le 8 février1983 un rapport,
long et détaillé, décrivant les événements
qui se sont produits à Beyrouth en septembre 1982 en mettant
l'accent sur l'implication des responsables israéliens à
tous les niveaux. Les informations qui suivent reposent largement
sur ce rapport.
Au moment des événements de Sabra et Chatila, le
Liban est en proie à une guerre qui se poursuit depuis 1975.
Cette guerre civile a été marquée par des atrocités
en grand nombre : massacres de chrétiens par des Palestiniens
dans la ville de Damour en janvier 1976, massacre de Palestiniens
par des chrétiens au camp de Tel Zaatar en août 1976,
etc.
L'intervention israélienne, qui commence le 6 juin 1982,
a pour objet, une fois éliminées les bases palestiniennes
au Liban-Sud, de libérer le restant du pays de l'emprise
des Syriens et des Palestiniens. Pour ce faire, Israël s'est
allié aux Forces libanaises, la milice chrétienne
dominée par le parti phalangiste que dirige la famille Gemayel.
Bien que les Phalangistes ne participent pas aux combats, on espère
qu'après la neutralisation des forces étrangères
ils contribueront à rétablir une autorité libanaise
sur le pays et qu'un nouveau gouvernement signera la paix avec Israël.
Le 25 juillet 1982, soit un mois et demi après l'entrée
des forces israéliennes au Liban, la ville de Beyrouth-Ouest
est entièrement encerclée par Tsahal. Le 23 août,
le dirigeant chrétien Bechir Gemayel est élu président
du Liban. Dans les jours qui suivent les forces palestiniennes et
syriennes se retirent de Beyrouth. Des informations de diverses
sources indiquent que ce retrait n'a pas été total
et que quelque deux mille combattants sont demeurés sur place.
Mais, en Israël, on suppose qu'avec l'entrée en fonctions
du nouveau président la souveraineté libanaise sera
instaurée sur l'ensemble du territoire.
Le mardi 14 septembre. Bechir Gemayel est tué dans un attentat.
Sa mort remet en question l'équilibre des forces. En raison
du risque de perte de contrôle, les dirigeants israéliens
décident aussitôt que Tsahal doit entrer dans la ville
de Beyrouth-Ouest. Cependant, il est stipulé que les militaires
israéliens ne pénétreront pas dans les camps
palestiniens de Beyrouth, où des combattants armés
sont encore implantés : ce sera la responsabilité
des Libanais. Tsahal établit un poste de commandement sur
le toit d'un immeuble avoisinant les camps palestiniens de Sabra
et Chatila. À partir du mercredi 15 septembre, des tirs nourris
sont dirigés depuis l'intérieur des camps contre le
poste de commandement et contre une unité de Tsahal stationnée
dans les environs, faisant un mort et plusieurs blessés.
Les Israéliens ripostent, mais restent en dehors des camps.
Le 15 septembre, le ministre de la défense Ariel Sharon
effectue une visite au poste de commandement où il rencontre
le commandant en chef de Tsahal, le général Raphaël
Eytan. Ils décident de la disposition des forces israéliennes
dans Beyrouth. Au cours de cette réunion, il est précisé,
entre autres choses, que lesForces libanaises (c'est-à-dire
les Phalangistes) pénétreront dans les camps palestiniens
pour neutraliser les combattants qui s'y trouvent encore. L'après-midi
du 15 septembre, Sharon rentre en Israël : Eytan fait de même
le lendemain.
Le jeudi 16 septembre a lieu une première réunion
de coordination entre Tsahal et les Forces libanaises. Le général
Amos Yaron, commandant des forces israéliennes dans la région,
rappelle que l'objectif est de faire cesser les attaques armées,
mais qu'aucun tort ne doit être causé aux populations
civiles. Les participants conviennent de l'entrée dans Sabra
et Chatila de 150 combattants chrétiens, appartenant à
une unité commandée par le chef phalangiste Élie
Hobeika. Ce dernier se trouve sur le toit du poste de commandement
de Tsahal, d'où il donne des ordres à ses hommes par
un téléphone de campagne.
L'opération commence ce même 16 septembre, à
18 heures.
À partir de ce moment, les Israéliens n'ont plus
aucune information directe sur ce qui se passe à l'intérieur
des camps : le poste de commandement est situé de telle sorte
que ses occupants ne peuvent discerner les mouvements dans les camps,
même avec des jumelles. On entend que les tirs palestiniens,
jusque-là dirigés contre les forces israéliennes,
visent désormais les combattants chrétiens qui ont
commencé leur progression dans Sabra et Chatila.
Peu après, des militaires israéliens surprennent,
sur le téléphone des phalangistes, des conversations
qui éveillent leur inquiétude quant au comportement
des miliciens chrétiens à l'intérieur des camps.
Le général Yaron, informé de ces suspicions,
prend Hobeika à part et lui parle en tête-à-tête
durant cinq minutes. Le général israélien expliquera
par la suite à la commission Kahane qu'il a sévèrement
averti Hobeika et les autres officiers des Forces libanaises de
ne pas faire de mal aux civils, et que ceux-ci l'ont assuré
que des ordres ont été donnés dans ce sens.
En fait, le massacre a déjà commencé mais
personne ne le sait hors des camps sauf les officiers phalangistes,
qui suivent les opérations sur leur téléphone
de campagne. Au cours de la nuit, les Phalangistes opérant
à l'intérieur de Sabra et Chatila demandent que l'armée
israélienne tire des fusées éclairantes pour
faciliter leur progression. Cela leur est accordé, de manière
limitée. Au matin du vendredi 17 septembre, les officiers
israéliens présents au poste de commandement apprennent
de l'officier de liaison phalangiste que des meurtres ont été
commis dans les camps, mais qu'il y a été mis bon
ordre et que ces exactions ont cessé.
Au cours de la matinée du 17 septembre, le chef des services
de renseignements de Tsahal reçoit une information parlant
de 300 morts à Sabra et Chatila. Mais aucune confirmation
ne peut être obtenue, et le rapport n'est pas transmis au
delà. Des rumeurs analogues commencent pourtant à
circuler. Le journaliste Zeev Schiff, du quotidien Haaretz, entend
dire qu'il y a un massacre dans les camps ; il alerte le ministre
adjoint de la défense, Mordehai Tsipori, qui s'adresse à
son tour au ministre des affaires étrangères Itzhak
Shamir. Mais tout cela semble trop vague pour justifier une intervention.
Pendant ce temps, à Beyrouth, le commandant de la région
nord de Tsahal, le général Amir Drori, rencontre le
commandant en chef de l'armée régulière libanaise.
Il tente de le persuader que l'armée libanaise doit entrer
dans les camps palestiniens. Il l'adjure de parler en ce sens au
premier ministre du Liban. " Vous savez ce que les Libanais
sont capables de se faire les uns aux autres ", dit Drori.
" C'est important, vous devriez agir maintenant. " La
réponse sera négative.
En ce vendredi 17 septembre, des militaires israéliens positionnés
à proximité des camps de Sabra et Chatila sont témoins
d'actes de brutalité et de meurtres commis par des Phalangistes
sur des civils palestiniens. Mais, dans l'après-midi, le
commandant en chef de Tsahal, le général Eytan, rencontre
les officiers phalangistes qui l'informent que l'opération
dans les camps est achevée et qu'ils quitteront les lieux
le lendemain à cinq heures du matin. Au matin du samedi 18
septembre, les Phalangistes sont toujours dans Sabra et Chatila.
Le général Yaron exige alors du chef des Phalangistes
qu'il retire ses hommes immédiatement. Les Phalangistes obéissent,
et les derniers d'entre eux quittent les camps à huit heures
du matin. Par haut-parleur, l'armée israélienne appelle
les habitants palestiniens des camps à sortir de leurs maisons
; ils sont rassemblés dans un stade voisin, où ils
reçoivent à boire et à manger. On découvre
alors que les Phalangistes ont tué, outre des combattants
palestiniens, des civils en grand nombre.
Des employés de la Croix-Rouge et des journalistes arrivent
sur place, et informent le monde entier. Menahem Begin apprend tout
cela le samedi au soir, en écoutant la BBC. Il alerte aussitôt
Ariel Sharon et Raphaël Eytan, qui lui disent que les atrocités
ont cessé et que les Phalangistes ont été retirés
des camps. Mais il est trop tard. Le monde entier pointe déjà
un doigt accusateur vers Israël.
Combien y a-t-il eu de morts palestiniens à Sabra et Chatila
? Selon les services de renseignements de Tsahal, entre 700 et 800.
De source palestinienne, on donne des chiffres plus élevés.
La commission Kahane juge que l'estimation de Tsahal est la plus
vraisemblable. Quoi qu'il en soit, les statistiques ne changent
rien à l'horreur.
Les massacres, dit la commission, ont été commis
durant le temps de présence des Phalangistes dans les camps,
entre le jeudi 16 septembre à 18 heures et le samedi 18 septembre
à 8 heures. Seuls les Phalangistes ont opéré
dans les camps : il n'y avait sur place aucun Israélien,
et aucun militaire de l'Armée du Liban-Sud (dont les rapports
avec les Phalangistes étaient d'ailleurs très tendus).
Les témoignages et les rumeurs, concernant une prétendue
présence dans les camps de représentants de Tsahal
ou de l'ALS, sont apparus à l'examen dépourvus de
tout fondement.
La commission se pose alors la question de la responsabilité
de l'État d'Israël. Il est certain, souligne-t-elle,
qu'aucune responsabilité directe ne saurait être invoquée.
" Nous n'avons aucun doute sur le fait qu'il n'y a pas eu de
complot ni de conspiration entre qui que ce soit de la direction
civile d'Israël, ou de la direction de Tsahal, et les Phalangistes.
La décision de laisser les Phalangiste entrer dans les camps
avait pour but d'éviter de nouvelles victimes israéliennes
dans cette guerre ; de répondre aux pressions de l'opinion
publique israélienne, qui reprochait aux Phalangistes de
bénéficier des résultats de la guerre sans
y avoir pris part ; et de profiter de l'expertise des Phalangistes
pour ce qui est d'identifier des terroristes et de découvrir
des caches d'armes. "
Les Israéliens présents sur le toit du poste de commandement
ne pouvaient savoir ce qui se passait dans les camps (une unité
de l'armée libanaise, stationnée à proximité,
n'avait d'ailleurs lien remarqué). La responsabilité
directe du massacre repose donc entièrement sur les Phalangistes,
et eux seuls.
Reste la responsabilité indirecte. Sur ce point, la commission
Kahane innove, en mettant en accusation des dirigeants israéliens
qui n'ont pas prévu ce qui résulterait de l'entrée
des Phalangistes dans les camps de Sabra et Chatila, ou qui n'ont
pas eu suffisamment de présence d'esprit, lorsque les premières
rumeurs sur le massacre ont commencé à circuler, pour
intervenir et faire sortir les Phalangistes. D'autres parties pourraient
être mises en cause, dit la commission : les dirigeants libanais
qui ont refusé de faire entrer l'armée dans les camps,
et même l'ambassadeur des États-Unis qui a refusé
de faire pression en ce sens.
Mais, puisqu'il s'agit d'une enquête israélienne,
seuls les manquements des israéliens sont pris en compte.
Ainsi sont blâmés par la commission, à des degrés
divers : le premier ministre Menahem Begin, le ministre de la défense
Ariel Sharon, le ministre des affaires étrangères
Itzhak Shamir, le commandant en chef de Tsahal Raphaël Eytan,
le chef des renseignements militaires Yehoshoua Saguy, le commandant
de la région nord Amir Drori, et le général
Amos Yaron. La recommandation la plus sévère est celle
visant Ariel Sharon, qui doit quitter ses fonctions. En conclusion,
la commission Kahane évoque l'argument selon lequel "
des massacres ont eu lieu auparavant au Liban, avec des victimes
beaucoup plus nombreuses qu'à Sabra et Chatila, mais l'opinion
publique mondiale ne s'en est pas émue et aucune commission
d'enquête n'a été établie ". Elle
rejette cet argument, soulignant que l'objectif de son enquête
était de préserver " l'intégrité
morale d'Israël, et son fonctionnement en tant qu'État
démocratique adhérant scrupuleusement aux principes
fondamentaux du monde civilisé ". Et elle ajoute : "
Nous ne nous berçons pas de l'illusion que les résultats
de notre enquête suffiront à convaincre ou à
satisfaire les gens nourris de préjugés et les consciences
sélectives. Mais notre enquête ne leur était
pas destinée. " .
Le " Boucher de Sabra et Chatila " vit tranquillement
au Liban.
Selon tous les témoignages - qu'ils soient de source israélienne,
libanaise ou palestinienne -, le responsable des massacres de Sabra
et Chatila se nomme Élie Hobeika. Chef des services de renseignements
des Forces libanaises, c'est lui qui a supervisé l'action
de ses hommes dans les camps et qui leur a donné les consignes
qui ont conduit au massacre. Cependant, Élie Hobeika n'a
jamais été inquiété.
Proche des services syriens, Élie Hobeika a été
élu au Parlement libanais, et a été ministre
dans le précédent gouvernement de l'actuel premier
ministre libanais, Rafic Hariri. Il a perdu son siège de
député lors des dernières élections
législatives ; mais il coule des jours heureux au Liban,
entouré du respect de ses concitoyens.
Lorsque son ancien garde du corps, Robert Hatem, a publié
un livre de souvenirs où il mettait en lumière les
crimes commis par Élie Hobeika, et notamment sa responsabilité
directe dans le massacre de Sabra et Chatila, Hobeika lui a intenté
un procès devant un tribunal parisien. Selon le quotidien
Libération (21 septembre 2000), l'avocat d'Élie Hobeika
lors de ce procès n'était autre que Me Henri Leclerc,
président d'honneur de la Ligue des droits de l'homme...
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DOCUMENT EXTRAIT DU MENSUEL " L'ARCHE " - MARS 2001
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