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Discours de Madame Simone Veil à la remise du Prix Louis Blum


Grenoble le 04 Février 2002

 

Monsieur le Maire,
Messieurs les Parlementaires,
Mesdames, Messieurs,

Monsieur le Président du CRIF de Grenoble, Monsieur MEDINA, c'est à vous que je tiens en tout premier lieu à m'adresser pour vous remercier, ainsi que les membres du Conseil d'Administration du CRIF, de m'avoir fait l'honneur et le plaisir de me décerner le prix Louis Blum.

Vous avez rappelé ce que fut cet homme de bien dont je salue la mémoire avec émotion. A sa veuve qui vient de me remettre le prix, je voudrais dire combien je suis sensible à sa présence et combien il m'est agréable d'être ainsi associée à celui d'un homme qui a surmonté toutes les épreuves de la vie de façon exemplaire. Citoyen, il a su associer l'attachement qu'il portait à Israël où il fut un des combattants de l'indépendance de la première heure, avec celui qu'il fut pour la France, devenue depuis son mariage son pays d'adoption.

Il n'a cependant jamais oublié Israël, dont la ville de Rehovot a été, grâce à lui, jumelée à celle de Grenoble où il vécut depuis son mariage et où naquirent ses trois filles.

Il a su ainsi montrer ce double attachement au service de l'amitié entre les deux pays. Mais je ne saurais passer sous silence l'homme lui-même qui, quelles que soient les circonstances, a incarné les valeurs humanistes et familiales du judaïsme.


En m'invitant pour la remise du prix Louis Blum, le CRIF de Grenoble a souhaité que je prenne la parole sur un thème de mon choix.

Il m'a semblé, en ma qualité de Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, qu'il pourrait vous intéresser d'en savoir davantage sur cette institution qui n'a pas encore eu le temps de se faire connaître.

La création de cette Fondation s'inscrit dans le douloureux processus de Mémoire initié il y a maintenant plus d'un demi-siècle, que je souhaite rappeler à cette occasion.

Me décernant ce prix, je ne doute pas que ce soit l'une des dernières survivantes de la déportation que vous souhaitiez honorer et je crois utile, notamment à l'intention des plus jeunes, d'évoquer des souvenirs personnels et vous faire part de ma perception de la Shoah.

Contrairement à ce que l'on entend trop souvent, si la déportation a été longtemps occultée, ce n'est pas de notre fait. En réalité, pendant longtemps, nous n'avons pas été entendus.

Aujourd'hui plus que jamais, nous avons conscience que nous devons transmettre ce message.

Pour nous survivants, le passé est toujours présent. Il nous ligote, il nous persécute, il a modelé notre vie, il imprègne nos pensées et nos rêves - ou plutôt nos cauchemars - suscite nos réactions, explique nos sentiments.

Lorsque je parle de la Mémoire à transmettre, il ne s'agit pas de parler de nos souffrances et des humiliations que nous avons subies. Il s'agit du sort de tous ceux que nous aimions, nos parents et grands-parents, enfants, frères et sœurs, amis très proches, disparus à Auschwitz, à Sobibor ou à Kaunas, et dont, souvent, nous ignorons tout de ce que fut leur sort. Nous pensons aussi à tous ceux que nous avons connus et qui sont morts, épuisés par la maladie, la faim, les coups, le manque de sommeil accumulés. Ils sont morts alors que, réduits à une carcasse d'os et à un souffle de vie, ils n'espéraient plus rien, que notre fidélité à leur mémoire.

Ce que nous voulons aussi transmettre, c'est l'"ailleurs" que nous avons approché de près, un "ailleurs" dont personne n'est revenu, et dont personne ne peut appréhender l'horreur, pas plus qu'on ne peut comprendre comment cette tragédie, unique dans l'Histoire, a pu se produire.

Le phénomène exceptionnel, spécifique et monstrueux, c'est l'extermination de près de six millions de personnes, bébés et vieillards compris, tous sans exception, non la déportation. Même si nous avons survécu, nous avons été les témoins de l'extermination, voire, pour quelques-uns, les acteurs obligés de sa mise en œuvre. Nous y avons été confrontés à chaque moment de notre vie au camp.

A l'arrivée, dès la descente du train, nous avons vu comment nos parents et nos amis étaient, les uns après les autres, mis de côté parce que trop jeunes, trop vieux, trop gros, trop maigres, sélectionnés pour être conduits dans les chambres à gaz.

Nous-mêmes, qui avons vu se succéder les longs convois sur la rampe du camp d'Auschwitz-Birkenau, nous qui pouvions apercevoir ceux qui descendaient des wagons pénétrer dans les chambres à gaz, nous avons encore peine à y croire. Mais nous ne pouvons oublier et nous nous sommes promis les uns aux autres, si par miracle quelques-uns d'entre nous survivaient, de raconter ce que nous avions vu.

Nous-mêmes ne devions pas survivre. Tout était fait pour ne laisser aucune trace. La fin de la guerre est arrivée, trop vite sans doute pour laisser aux SS le temps de nous anéantir et d'effacer leurs crimes. Hitler a perdu cette bataille mais il pourrait encore gagner si l'histoire nous trahissait.

Il ne s'agit pas seulement de ce que l'on saura et dira dans dix, vingt ans ou même cent ans. Ce qui importe, c'est ce qui en restera pour toujours dans l'Histoire de l'Humanité. Soyons bien conscients que la longue Histoire des peuples se fait par ceux qui la vivent et la transmettent, oralement ou par des écrits, avant même que les historiens ne s'en emparent.

Certes, ce que retiendra l'Histoire sera quelque peu différent de ce qu'elle fut et même de ce dont nous nous souvenons aujourd'hui. Les événements seront peut-être réduits dans leur portée, peut-être amplifiés, déformés sûrement, mais ce qui importe, c'est d'en préserver l'essentiel.

L'essentiel, ce sont les faits eux-mêmes, concrets, aussi horribles et inimaginables soient-ils, l'organisation, les méthodes pour assassiner, la volonté d'humilier et de déshumaniser. Mais les faits en eux-mêmes n'auraient guère de signification si l'on devait ignorer l'idéologie raciste qui a entraîné le génocide des juifs et des tsiganes, ses racines et les soutiens de tous ordres qu'elle a trouvés. Mais bien des voies sont encore à explorer pour les historiens afin de comprendre comment, au XXème siècle, un peuple parmi les plus civilisés du monde a pu en arriver, non seulement à concevoir la "solution finale", mais à la mettre en œuvre avec autant d'efficacité.

Pourtant après quelques décennies, le mal absolu qu'a été la volonté d'extermination des Juifs au seul motif de leur appartenance n'est plus considéré que comme une tragédie parmi d'autres. N'y a-t-il pas dans cette banalisation, déjà fort répandue, et à laquelle bien des Juifs les mieux intentionnés contribuent eux-mêmes, une démarche non seulement inacceptable par rapport aux six millions de victimes mais aussi lourde de confusion et de dangers ?

De très nombreux récits et livres de fiction ont été publiés. Des films ont été réalisés. Des anciens déportés vont dans les écoles pour témoigner de leur propre expérience. Pourtant, la nécessité d'informer subsiste puisque tous ces livres, ces images, les nombreux colloques et manifestations n'ont touché qu'un nombre relativement faible de gens, toujours les mêmes, et ceux qui sont directement concernés. C'est pour moi, comme pour tous les anciens déportés, une obsession d'informer, de réfléchir aux moyens les plus efficaces pour le faire. Ce sera, bien évidemment, une des priorités de la Fondation que j'ai l'honneur de présider, ainsi, ce faisant, il s'agit en priorité de répondre au négationisme.

Ce phénomène s'appuie sur des réseaux bien organisés qui disposent désormais, grâce à Internet, de larges possibilités de diffusion. L'absence de réglementation internationale laisse aux négationistes, même s'ils sont peu nombreux, de réelles facultés de nuisance. D'ores et déjà, de nombreux sites Internet ont été ouverts pour contrecarrer, point par point, cette propagande nauséabonde.

Toutefois, même s'il est dangereux de prendre des paris avec l'Histoire, je n'imagine pas, et j'espère ne pas faire preuve ainsi de trop d'optimisme, que les thèses négationistes puissent, à l'avenir, beaucoup prospérer. Elles ne sont d'ailleurs relayées par aucune institution ou autorité, internationale ou nationale, ni aucun historien sérieux.

C'est pourquoi je m'inquiète bien davantage, au regard de l'avenir et de la place que l'Histoire réserve à la Shoah, d'une dérive bien plus insidieuse qui est celle de l'amalgame ou de la banalisation.

Il n'a pas fallu attendre longtemps après la fin de la seconde guerre mondiale pour que le nom d'Auschwitz, devenu symbole de l'extermination des juifs, soit accolé à celui des bombardements d'Hiroshima et ou de Dresde pour tenter de faire croire que les alliés s'étaient comportés de façon quasi-similaire.

Ce fut ensuite le massacre de Sabra et Chatila par les milices libanaises, qualifié à l'époque par Brejnev de "génocide" dont les soldats israéliens ont été tenus pour responsables, occultant ainsi le rôles des milices libanaises.

Ces comparaisons étaient loin d'être neutres. Si tout le monde est coupable, plus personne n'est coupable. Pourquoi alors stigmatiser les uns plus que les autres ? Quant aux Juifs, ils ne sont plus que des victimes parmi d'autres qui font fructifier au mieux leur statut de victimes.

A vouloir légitimement dénoncer et combattre de la même façon toutes les atteintes aux droits de l'homme, on est entré dans l'ère de la confusion la plus pernicieuse : amalgame sur la gravité des faits dénoncés, absence d'analyse sur le contexte politique et historique des situations en cause, ce qui en modifie considérablement le sens et la portée.

Au-delà de l'assassinat de chacune de ses victimes, c'est l'idéologie de haine et de mort et le processus mis en œuvre pour atteindre l'objectif déclaré de la "Solution Finale" que nous dénonçons : l'extermination préméditée, planifiée, scientifiquement organisée et mise en œuvre de cinq à six millions de juifs, c'est-à-dire tous ceux - hommes, femmes, vieillards, enfants - qui n'ont pu être pris par les nazis dans une Europe soumise à leur domination.

Non seulement par son ampleur, mais par ses méthodes, l'extermination des Juifs, identifiés par leur religion ou celle de leurs ascendants plus ou moins éloignés, reste une catastrophe sans précédent dans l'histoire de l'Humanité dont on ne pouvait imaginer qu'elle soit possible au 20ème Siècle. C'est bien ce qui explique le questionnement d'ordre métaphysique et moral que ces faits ont suscité et que certains peuvent considérer qu'Auschwitz est une rupture dans l'histoire de l'humanité.

Aussi ne puis-je ni comprendre ni admettre que l'on mette sur le même plan l'extermination des Juifs et les crimes et violences perpétrés par les Serbes en Bosnie et au Kosovo. En effet, quoi qu'on puisse penser du personnage, Milosevic n'est pas Hitler, comme voulait le faire croire en 1992, une affiche racoleuse et provocatrice de " Médecins du Monde ". Les responsables de cette ONG reconnaissaient d'ailleurs eux-mêmes qu'il s'agissait en l'espèce de faire réagir l'opinion et de faire appel à d'éventuels bienfaiteurs. Mais où est le respect de l'Histoire, l'honnêteté de l'information quand une ONG, généralement sérieuse, a recours à de telles méthodes, au demeurant constituées en son sein.

Non, " l'épuration ethnique " n'est pas la Shoah. J'ai d'ailleurs lu récemment dans la presse que ce même terme d'" épuration ethnique " était aujourd'hui utilisé par certains pour qualifier le renvoi de Tchécoslovaquie vers l'Allemagne, au lendemain de la 2ème guerre mondiale, par le Président Bénes des deux millions de Sudètes d'origine allemande. De telles comparaisons, sous le couvert de termes prêtant à confusion entre des situations qui n'ont rien de similaires conduisent à relativiser l'Histoire, voire même à la falsifier.

Par son caractère systématique et sa mise en œuvre quasi industrielle, le projet de " solution finale " a conduit à pourchasser des bébés et des vieillards jusque dans les îles grecques ou des hameaux pour qu'aucun Juif ne puisse en réchapper. Les persécutions et crimes commis dans
l'ex-Yougoslavie avaient pour objet de contraindre par la terreur les populations à s'enfuir pour s'approprier leur territoire et leurs biens et créer une " Grande Serbie ".

Les génocides perpétrés au Cambodge et au Rwanda, le premier dans l'indifférence et le silence de la Communauté Internationale et le second sans que celle-ci ait la capacité, voire la volonté d'intervenir, traduisent la diversité des situations et la nécessité de la prendre en compte.

L'horreur au quotidien et les conséquences n'en sont pas moindres pour les victimes, mais toute situation de crise et de violence requiert une analyse des faits, de leur contexte historique politique et même idéologique, si l'on veut en prévenir les conséquences les plus graves et les résoudre de façon appropriée.

Ces propos choqueront sans doute certains d'entre vous et j'imagine ce que pourraient en dire ceux qui se plaisent à dénoncer " la concurrence des victimes " pour emprunter le titre d'un récent ouvrage mettant au pilori ceux qui osent parler de la " spécificité de la Shoah ". Ai-je tort ou raison ? Je pense être ainsi fidèle à tous ceux que j'ai vu mourir dans un état de désespérance et de misère totale. Il leur restait une seule pensée, l'espoir que certains survivent pour que l'on sache comment des hommes ordinaires pouvaient anéantir froidement et sans raison autre que l'antisémitisme et le racisme d'autres êtres humains, afin que cela ne puisse se répéter. C'est en cela qu'Auschwitz restera dans l'Histoire le symbole de l'inhumanité.

Je crois aussi que l'amalgame tendant à prendre Auschwitz pour référence de tout crime de guerre ou crime contre l'humanité, outre le fait qu'il constitue la forme la plus insidieuse du négationnisme, risque au surplus de conduire à des démarches qui vont à l'encontre de la recherche, dans chaque situation, de la solution la plus apte à garantir la paix et les droits de l'homme.

Cette confusion résulte pour partie du fait qu'Auschwitz devenu le symbole de la Shoah est aussi devenu la référence en matière de violation des droits de l'homme. Chaque fois que l'on veut stigmatiser des actes odieux portant atteinte aux droits de l'homme et mobiliser les opinions publiques, cette référence vient naturellement à l'esprit et dans les propos.

Je suis pour ma part, comme d'ailleurs beaucoup de ceux qui ont été parmi les persécutés et les victimes du nazisme, pleinement engagée dans le combat en faveur du respect des droits de l'Homme depuis des décennies, dans la mesure de mes moyens et mon éventuelle influence. Je crois avoir servi cette cause avec certains succès et des résultats concrets, notamment lorsque j'étais ministre puis présidente du Parlement européen, intervenant dans de nombreux pays, quel que soit le régime en cause, dès lors qu'il s'agissait de défendre des opprimés dont les droits étaient violés.

Je ressens ce combat pour défendre les hommes comme un devoir. Pour autant peut-on mettre sur le même plan toute atteinte portée aux droits de l'Homme quelle qu'en soit la gravité et le contexte, sur le fondement du principe de l'universalité de ces droits ?

Ce n'est pas sous-estimer l'horreur des génocides, crimes, épurations ethniques commis depuis 50 ans sous leurs formes les plus diverses et les plus atroces, de constater que la Shoah est d'une nature spécifique.

Paradoxalement, dans le même temps, nous avons vu naître, et persister, une sorte de bonne conscience plus diffuse qui semble s'autoriser de l'air du temps et de ses valeurs de tolérance pour parler du racisme comme d'une opinion parmi les autres, ayant les mêmes droits à l'existence et à l'expression.

Sommes-nous condamnés à nous y résigner ? Certainement pas - La liberté d'expression à laquelle nous sommes tous profondément attachés comme à toutes les libertés qui constituent le socle de la démocratie et de notre République, trouve ses limites lorsqu'elle porte atteinte au respect de l'individu, de ses origines et de son identité - A la différence d'autres pays, les principes constitutionnels et la loi françaises reconnaissent la primauté des droits attachés au respect de la personne et de son identité. Elles sanctionnent tout manquement à ces valeurs.

Les seules références au passé pour porter un jugement sur la situation actuelle me paraissent mal venues. Elles risqueraient, à mon sens, de passer à côté des réalités d'aujourd'hui. Il serait en effet dangereux, et même irresponsable, de ne pas prendre en considération d'autres éléments qui me paraissent plus inquiétants pour l'avenir.

Mes craintes sont en effet ailleurs : elles portent bien davantage sur un antisionisme qui se confond volontiers avec l'antisémitisme. Les tragiques événements d'Israël et les réactions qu'ils suscitent dans la plupart des pays européens sont, à tous égards, significatifs et inquiétants.

Pour les jeunes générations qui ignorent tout de l'histoire, les rôles se sont inversés : les Palestiniens apparaissent, à beaucoup, comme les persécutés dont les violences et le terrorisme seraient légitimes dès lors qu'ils revendiquent un Etat dont ils auraient été privés, sans même avoir à prendre en compte la reconnaissance de l'Etat d'Israël. Dans les mêmes quartiers en difficulté se côtoient jeunes musulmans et juifs dont les parents sont souvent venus d'Afrique du Nord, souvent en mal de vivre, ne serait-ce parce qu'ils sont confrontés à des problèmes d'identité et d'intégration dans la société.

Alors qu'ils vivaient et travaillaient ensemble dans un climat généralement consensuel, voire amical, désormais surexcités par les images des événements les plus douloureux d'Israël et des territoires palestiniens, beaucoup de ces jeunes ont choisi leur camp.

Certes ces actes ne sont parfois qu'une forme de vandalisme, comme le sont les incendies de voitures perpétrés dans certains quartiers par des bandes plus ou moins organisées. Il ne faut donc pas leur donner une portée trop pessimiste. Il faut bien constater toutefois que c'est la première fois, depuis les attentats des années 80, que des institutions et des membres de la Communauté juive font l'objet de pareilles agressions.

Dans un souci d'apaisement et malgré le traumatisme subi, les représentants du judaïsme français se sont bornés à exprimer leurs inquiétudes en appelant les pouvoirs publics à faire preuve de plus de vigilance et d'autorité pour garantir la sécurité.

Enfin, contrairement à ce qui a pu se passer, il y a quelques années, ces incidents n'ont suscité, ni dans l'opinion ni dans les médias, la réprobation dont ils auraient fait l'objet dans d'autres circonstances.

Il y a lieu d'y prêter attention et de s'interroger sur les conséquences d'une telle indifférence ou tout au moins de cette absence de réaction. Comme ancienne Présidente du Haut Conseil à l'Intégration, je ne peux que m'inquiéter de l'évolution de la situation et des mentalités qui, au delà d'une recrudescence de la violence, traduit des réalités qu'on ne peut ignorer et qui sont liées, pour partie, au développement d'un esprit communautaire qui fait obstacle à l'intégration.

De même que la lutte contre la xénophobie et le racisme ne doivent pas être que le problème des étrangers et des minorités qui en sont victimes, la lutte contre l'antisémitisme ne doit pas être seulement l'affaire des Juifs. Au delà de l'Etat garant de l'ordre public, c'est l'ensemble de la Nation qui devrait se sentir solidaire de toute atteinte portée aux droits d'une catégorie de citoyens.

C'est pourquoi, je souhaite que la Fondation que j'ai l'honneur de présider, conformément à son ambition et à sa mission, devienne, à travers la mémoire, un instrument de la conscience et du respect des valeurs de la République.

C'est bien dans cet esprit qu'elle a été créée, en décembre 2001, par décision du Premier Ministre sur la recommandation de la Commission Matteoli. Cette Commission, mise en place par M. Juppé lorsqu'il était Premier Ministre, avait pour mission de faire le bilan et d'évaluer les biens juifs spoliés, durant la deuxième guerre mondiale.

Leurs propriétaires ayant le plus souvent disparu en déportation, il a paru légitime de créer, en mémoire de la Shoah, une Fondation privée reconnue d'utilité publique pour recevoir les fonds provenant de ces spoliations qui jusqu'ici avaient été indûment conservés par les administrations de l'Etat ainsi que des établissements financiers publics et privés.

Le rôle de la Fondation est ainsi défini : " La Fondation inscrit son action, dans le cadre français et international, au nom des principes de vérité, de solidarité, de fidélité et de reconnaissance : vérité historique sur les causes, conditions et conséquences des lois antisémites, solidarité à l'égard des déportés et victimes de ces lois, fidélité à la mémoire des hommes, des femmes et des enfants, assassinés du seul fait qu'ils furent considérés comme juifs, reconnaissance envers les " Justes ". "

Afin de remplir cette mission, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah pourra financer, en tout ou pour partie, des projets, présentés par des personnes morales ou des particuliers, dès lors qu'ils répondent aux objectifs qui lui ont été fixés.

Si la vocation première de la Fondation est la recherche historique et la transmission de l'histoire de la Shoah, il lui incombe également de faire œuvre de solidarité et de reconnaissance en apportant son soutien aux anciens déportés et aux Juifs victimes des persécutions, ainsi qu'à ceux qui les ont secourus.

Enfin, elle a pour mission de soutenir les projets visant la préservation, le développement et le rayonnement de la culture juive et du judaïsme dans le respect de leurs différentes composantes.

Cinq commissions (histoire, pédagogie, liens de mémoire, solidarité et culture juive) composées de personnalités hautement qualifiées en ces différents domaines ont été constituées pour évaluer les projets qui font l'objet d'une demande de financement et conseiller le Conseil d'Administration et le bureau de la Fondation sur la suite à leur donner. D'ores et déjà ces commissions fonctionnent et sont en mesure de soutenir les objectifs ainsi définis.

La Fondation pour la Mémoire de la Shoah sera fidèle à sa vocation et aux engagements pris naguère envers tous ceux qui en ont été victimes dans la mesure où son action permettra aux jeunes de comprendre la nécessité de rejeter toute forme de racisme et d'antisémitisme et la volonté de se mobiliser en faveur de la tolérance et du respect de la dignité de l'humanité toute entière.