Monsieur le Garde des Sceaux,
Mesdames et Messieurs les hautes personnalités,
Monsieur le Sénateur maire de Lyon,
Messieurs les hauts magistrats,
Monsieur le Grand Rabbin de la région Rhône Alpes,Messieurs les Rabbins de Grenoble,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les présidents
Mes chers amis,
Permettez-moi en premier lieu de saluer les représentants des différentes Communautés Juives de la région Rhône-Alpes et leur dire combien je suis heureux au nom de la Communauté Juive de Grenoble et de l’Isère de nous retrouver tous exceptionnellement ensemble à ce dîner régional pour partager nos inquiétudes et nos espoirs.
Il n’est jamais évident de réunir en général Grenoblois et Lyonnais. Le CRIF l’a fait et j’en suis heureux.
Je dois vous avouer cependant que ce mérite revient entièrement à Alain JAKUBOWICZ, le Président du CRIF Rhône-Alpes, qui a fait du CRIF, une institution respectée et écoutée dans la cité et dans notre région, le point de ralliement et de rassemblement de toutes les sensibilités des juifs de la région Rhône-Alpes, qui se retrouvent autour de son discours.
30 juifs, 30 opinions disent nos rabbins, l’exploit est donc de taille.
Je veux lui adresser ce soir non seulement un message de sympathie mais rendre hommage au formidable travail effectué avec toute son équipe dans la région Rhône-Alpes.
Ce dîner est exceptionnel ,non pas par la présence massive des grenoblois ce soir,mais parcqu.’ il a pour invité le Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, à un moment crucial pour les juifs de France, un tournant (n’ayons pas peur des mots).
Depuis Octobre 2000 nous subissons une série d’agressions.
Il ne se passe pas un mois, une semaine ou une journée sans que nous soyons informés d’agressions, soit verbales, soit physiques.Monsieur le ministre,excusez la trivialité de la formule mais nous en avons marre !!
Contrairement aux impressions, ces faits ne sont médiatisés que de façon cyclique. L’incendie du collège de Gagny du 15 novembre dernier, qui n’est pas une première pour un collège juif, a hélas médiatiquement profité de l’attentat concomitant contre les deux synagogues d’Istanbul.
Face à cette épreuve difficile et inquiétante, nous n’avons pas d’autre alternative en tant que citoyen responsable que de nous retourner vers nos élus, vers les pouvoirs publics et tout d’abord, au plus haut niveau, les personnalités en charge de la sécurité et de la justice dans notre pays.
Monsieur le Ministre, je ne pense pas avoir à démontrer l’intérêt et le respect que je porte à la justice de notre pays, à son rôle social essentiel.
Les engagements que j’ai par ailleurs et pour lesquels je suis amené à fréquenter votre ministère m’autorise à vous faire part le plus honnêtement et objectivement possible du ressenti des juifs français par rapport à notre institution de justice mais plus généralement des réactions du simple citoyen que je suis.Monsieur le Ministre,
Je reconnais et salue la fermeté du chef de l’Etat, du Premier Ministre, du Ministre de l’Intérieur ici même l’an dernier, à l’égard de la recrudescence des actes antisémites .
Vous avez raison, agresser un juif parce qu’il est juif c’est agresser la France
Je constate que ce cheminement gagne petit-à-petit l’ensemble de la classe politique française du parti socialiste au parti communiste,j’ai lu le communiqué commun parti communiste CRIF de Lundi dernier,l’essentiel de la classe politique prend conscience de la gravité du danger non pas seulement pour les juifs de ce pays mais pour la république,pour notre démocratie.
Mais au-delà des discours qui sont importants et qui réconfortent, je souhaiterai ce soir vous livrer très modestement une analyse de terrain ,sans doute incomplète d’ailleurs.
Je voudrais évacuer immédiatement un malentendu.
Il faut admettre hélas que la France est le pays où statistiquement le nombre d’actes antisémites est le plus important en Europe, peut-être au monde d’ailleurs.
Cela ne veut en aucun cas dire que la France est un pays antisémite ou que nos compatriotes soient des antisémites.
C’est une banalité de le dire mais il est inutile que nous nous sentions tous collectivement coupables d’une minorité dont nous avons pu très vite cerner le profil, plutôt jeune, plutôt d’origine maghrébine, plutôt en marge de notre société.
Pas coupables certes, mais nous sommes collectivement responsable de cette situation : ne baissons pas les yeux !
Il se déverse aujourd’hui dans notre pays, un flot de haine anti-juive sans précédent depuis la dernière guerre,situation qui n’est d’ailleurs pas propre à la France.
On accuse à nouveau les juifs de dominer le monde. On les suspecte d’être la cause des malheurs des autres. Si cette musique est vieille de plus de 2000 ans, elle a des interprètes nouveaux. Mais attention ! Ils ne se sont pas substitués aux autres, ceux qu’on connaissait plutôt à l’extrême-droite et qu’on doit continuer à combattre avec la dernière énergie,mais ils se sont rajoutés…Dois-je rappeler les propos du Premier Ministre de Malaisie, l’un des responsables les plus écouté en Asie qui devant l’organisation de la conférence islamique, déclare que les juifs dirigent le monde par procuration et obtiennent que les autres se battent et meurent pour eux.
Ce type de propos est applaudi par des pays qui ont un siège aux Nations-Unies et participent à l’élaboration et au respect de notre droit international qui repose, l’a t-on oublié, sur la déclaration universelle des droits de l’homme. René CASSIN doit se retourner dans sa tombe.
Si la rhétorique est bien connue, ce langage provient de ceux qui veulent aujourd’hui revêtir les habits de l’antiracisme : les victimes de l’oppression, de l’exclusion.
Ces antisémites recherchent notre compassion, votre compassion (et je m’adresse collectivement à vous tous ), et parfois, trop souvent, ils l’obtiennent.
« Le temps des antisémites sympas » pour reprendre une formule d’Alain FINKIELKRAUT.
Et justement parce que nous sortons du schéma traditionnel, notre société perd un certain nombre de ses repères qui ne la font plus réagir ou réagir différemment lorsqu’un Rabbin est agressé, un collège est incendié ou qu’une insulte antisémite est prononcée, et pourtant ces faits sont aussi graves, sinon plus graves, que la profanation du cimetière de Carpentras de 1989, pour laquelle nos compatriotes sont descendus dans la rue en masse pour dire « plus jamais ça ».Dans la même veine, un sondage effectué dans l’Union européenne (même si la question a été maladroitement posée) place, y compris en France, Israël et les Etats-Unis, en tête des pays menaçant la paix dans le monde avant la Syrie qui a commandité l’assassinat d’un de nos ambassadeurs au Liban, ou la Libye qui a fait explosé un de nos avions de ligne.
Israël et les Etats Unis, alors que ces deux démocraties sont les plus grandes victimes du terrorisme islamique depuis trois ans.
Où est la frontière entre agressé et agresseur ? Qui est victime, qui est coupable ?
Nous voyons à quoi peut aboutir la simplification excessive de problèmes complexes alimentés par un flux médiatique friand de simplification.
Qu’en est-il alors de notre justice Monsieur le Ministre ? Elle subit forcément ses influences.
Des exemples : nous en avons à foison à la simple lecture de la presse.
Mettre en vente des sweat-shirts à l’effigie des terroristes du Hamas, mouvement qui figure sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne, ne serait pas une provocation à la violence.
Le Tribunal Correctionnel de Bobigny prononce une relaxe en juillet dernier.La belle-mère de Yasser Arafat, en voyage d’agrément en France, accuse sur les ondes de France-Culture les juifs de France de se livrer à une guerre médiatique afin de faire peur à leurs compatriotes et les accuse de racisme, nous accuse de racisme.
Elle est relaxée au nom de la liberté d’expression et du combat politique qu’elle mène contre l’Etat d’Israël.
Et j’en viens à celui qui fait l’actualité depuis 48 heures,celui qui fait conjuguer humour et bêtise, qui sur France 3 à une heure de grande écoute se pavane dans ses douteuses provocations .
L’humoriste DIEUDONNE ou plutôt le récidiviste.
IL y a quelques mois il dit préférer, non pas dans un spectacle, mais au cours d’une interview, le charisme de BEN LADEN à celui de Georges BUSH.
Il est relaxé. Le Tribunal n’y voit apparemment aucune apologie du terrorisme.
Encouragé, DIEUDONNE persiste et dans une interview déclare : « le racisme a été inventé par Abraham, le peuple élu c’est le début du racisme, pour moi les juifs c’est une secte, une escroquerie. »
Pour le tribunal, il n’y aurait pas de délit de provocation à la haine raciale.
Mesdames et messieurs,Dieudonné a encore de beaux jours devant lui sur nos petits écrans à 20h50 .
Il semblerait donc qu’au nom d’un certain contexte,dans certains prétoires de la république, on en arrive à excuser l’antisémitisme.
Hier l’antisémite se cherchait un ami juif pour s’exonérer, aujourd’hui il lui suffit d’haïr l’Etat d’Israël ou mieux, meilleure cible, Ariel Sharon et tout est presque permis.
Monsieur le Ministre,
Vous pouvez peut-être regretter comme nous ces décisions qui émanent de ce qu’on appelle la magistrature du siège ,décisions qui mériteraient sans doute d’être listées dans leur globalité pour permettre une analyse plus fine et plus approfondie et ne pas en rester à cette appréciation.
Qu’en est-il des Parquets de la République qui sont censés suivre vos instructions et les priorités que vous fixez pour traduire les propos de fermeté du Président de la République ?
Là aussi, l’état des lieux est préoccupant si l’on en reste aux exemples glanés ça et là dans la presse.
L’attaque à main armée à GARGE-LES-GONESSE, d’un bus scolaire d’une école juive,aurait fait l’objet de l’ouverture d’une information par le parquet pour bris de glace, sans aucune référence au mobile antisémite.
Un élève d’une école juive passant le brevet au Collège Albert Camus de BRUNOY est roué de coups dans la cour de l’établissement, le Parquet aurait classé sans suite.
Lorsque deux militants du mouvement de jeunesse juif HACHOMER HATSAIR sont tabassés le 22 mars 2003 en marge d’une manifestation contre la guerre en Irak : deux mois plus tard la plainte est classée sans suite au motif que les investigations n’auraient pas permis d’identifier l’auteur des faits alors que la scène de l’agression a été intégralement filmée et diffusée sur toutes les chaînes de télévision nationale.
Monsieur le Ministre, je viens encore une fois de citer des exemples qui ont été quelque peu médiatisés et qui semble être représentatifs de la situation actuelle. J’espère que vous me démentirez.
Mais je voudrais aussi vous parler de ce quotidien de brimades et d’insultes qui n’entrent pas dans les statistiques et dont la presse ne parle pas.
Je voudrais vous parler de ce que je crois connaitre le mieux, Grenoble, ma ville, ville réputée calme en matière d’antisémitisme et dont les statistiques ne révèlent aucun fait majeur.
Oui à Grenoble,par rapport à d’autres villes nous avons encore la chance de n’avoir subi aucune attaque violente contre nos synagogues,contre nos rabbins ou nos écoles.
Nous avons la chance d’entretenir les meilleurs relations et des relations constantes et fructueuses avec le Préfet de l’Isère et son cabinet comme avec les services compétents de la mairie de Grenoble et d’être en posture de vigilance permanente.
Mais tout n’est pas aussi idyllique qu’on le voudrait et je n’ai aucune gêne à le dire : Oui,dans ce domaine nous souhaitons la tolérance zéro.
Le 25 mars 2003, lors d’une sortie de classe de l’école juive, l’accompagnatrice et une élève font l’objet de menaces à caractère antisémite.
La plainte est enregistrée sous l’infraction d’atteinte à la dignité d’une personne et menaces sans aucune référence à la nature antisémite de l’acte.
Cet été l’école juive de Grenoble est victime de dégradations.
La plainte est enregistrée sous l’infraction de dégradations de biens privés sans aucune référence à la circonstance aggravante du caractère antisémite de l’acte.
Le 20 mai dernier, toujours dans le cadre d’une sortie scolaire, une femme sort d’un balcon ,lance une bordée d’insultes antisémites et caillasse les enfants qui ont eu le grand tort d’emprunter la rue où elle habite.
Cette femme est donc tout à fait identifiable pour les services de police, elle a d’ailleurs été identifiée.
L’enseignant qui accompagne les enfants veut déposer plainte. La police tente de le dissuader dans un premier temps puis face à son insistance, accepte de régulariser une plainte uniquement sur la base de l’injure en refusant la mention d’injure raciale réprimée par l’article 33 de la loi de 1881.
Le 4 juillet suivant, le parquet de Grenoble procède sans explication à un classement sans suite au motif que les poursuites sont inopportunes.
En conclusion et statistiquement, aucun acte antisémite ne s’est produit dans l’agglomération de Grenoble pendant l’année qui vient de s’écouler.Monsieur le Ministre, je pense que vous comprendrez à la fois la détresse, le désarroi et la colère des juifs de ce pays et j’ajouterai un autre sentiment : la honte, la honte de devoir dire à des enfants de ne plus emprunter certaines rues de Grenoble.
Des rues interdites aux juifs !
Je constate d’ailleurs que plus nous montons dans la hiérarchie des responsabilités, plus le langage est ferme et déterminé.
En revanche,j’ai comme l’impression que plus nous descendons dans la hiérarchie et la responsabilité, et plus nous ressentons un désintérêt manifeste pour ces questions d’antisémitisme.
Grenoble est d’ailleurs un exemple intéressant puisque nous avons la chance (encore une) d’avoir à la tête du parquet général une personnalité d’exception, et je le dis sans excès de chauvinisme, que les Lyonnais me pardonnent, le meilleur procureur général dans ce domaine.Cela m’amène à m’interroger sur l’utilité de l’arsenal législatif qui a été mis en place.
La loi dite Lellouche du 3 février 2003 qui permet de sanctionner plus durement et très sévèrement les actes portant atteinte à une personne ou un groupe de personnes du fait de l’appartenance à une religion, n’a plus aucune efficacité si ceux qui ont la charge de poursuivre refusent de le faire ou d’admettre cette circonstance aggravante d’appartenance à une religion.
De même, les projets visant à faire sortir les infractions de diffamation raciale du régime de prescription abrégée de trois mois, initiative heureuse que nous soutenons et dont je tiens à vous remercier, n’aura aucun effet si l’autorité chargée de poursuivre, refuse de le faire dans n’importe quel délai.
Ne nous réjouissons pas trop vite de la baisse des statistiques sur les actes antisémites pour l’année 2003.
Elles ne sont peut-être que le signe du découragement des victimes à déposer plainte.
Et je ne voudrais pas également que nous accablions outre mesure nos magistrats dont nous connaissons l’ampleur de la tâche et la faiblesse des moyens mis à disposition.
N’y a-t-il pas également, Monsieur le Ministre, un manque de lisibilité de votre propre politique pénale et des priorités que votre Gouvernement s’est fixées.
Il y a quelques jours le président d’un syndicat de magistrats a tenté d’identifier dans votre politique 24 priorités pénales : de la mendicité agressive au stationnement de caravanes sur les terrains privés, en passant par les outrages aux forces de l’ordre et aux enseignants, sans oublier les violences conjugales.
J’ai d’ailleurs remarqué que sur les 24 priorités pénales listées, ne figuraient pas les actes antisémites.
De mai 2002 à juillet 2003, la Direction des Affaires Criminelles a émis pas moins de 74 circulaires, le tout faisant près de 800 pages.
Ne pensez-vous pas Monsieur le Ministre que les parquetiers n’arrivent peut être plus à décoder vos priorités ?
J’ai lu votre dernière circulaire du 18 novembre dernier. Elle est très clair mais sera-t-elle suffisante ?
Monsieur le Ministre, nous attendons de vous non seulement la réaffirmation de nos valeurs communes , de votre détermination dont personnellement je ne doute pas, mais également l’amorce d’un véritable virage et un plan d’action comme le souhaite le Président de la République.
Monsieur le Ministre, avant de laisser la parole au Président JAKUBOWICZ, je voudrais conclure par une référence à l’inspiration de notre action.
Notre engagement est de croire à l’idée que l’on doit sinon changer le monde du moins l’améliorer.Le judaïsme valorise cette idée d’une réparation du monde dans la recherche d’une éthique de l’acte. On peut dire qu’il délivre en quelque sorte depuis 3000 ans le véritable message authentique d’altermondialisation.
Dans toutes les situations les plus difficiles et insurmontables, nous croyons qu’il reste toujours des étincelles d’humanité, des ressources morales, des volontés et des personnalités d’exception.
La victoire contre l’antisémitisme est donc non seulement possible mais plus que jamais urgente et impérative.