De Maître Alain Jakubowicz, Président du CRIF Rhône-Alpes
Dîner du CRIF Rhône-Alpes du 4 décembre 2003
Merci Monsieur le Ministre d’avoir accepté d’honorer notre soirée de votre présence, vous qui occupez le plus symbolique des ministères, la Justice, gardien des sceaux de la République.Et pour que personne ne s’y trompe, je veux préciser d’emblée que c’est bien le Garde des Sceaux que nous avons plaisir à accueillir et non le candidat à d'autres fonctions qui, pour êtres plus locales n’en sont pas moins nobles.
Car c’est à l’ensemble de nos concitoyens que la communauté juive de notre région souhaite aujourd’hui s’adresser par ma voix, avant que notre président national, Roger Cukierman, que je salue, le fasse prochainement depuis Paris, en présence de M. le Premier Ministre.
Allons droit au but. Quelle est l’utilité et le sens profond des ces rencontres, devenues institutionnelles, entre la communauté juive et les édiles, les représentants des corps constitués, des cultes et de la société civile?
Au-delà d’un moment de convivialité, faire mieux comprendre qui nous sommes, ce que nous pensons, ce que nous vivons, ce que nous ressentons, dans cette France à laquelle nous appartenons et dans laquelle nous nous sentons pourtant incompris…Cette société française dans laquelle certains d’entre nous se demandent si ils ont encore leur place.
Non, il ne s’agit pas d’un quelconque syndrome de victimologie ou d’une poussée exacerbée de paranoïa, mais hélas d’un constat objectif d’une situation qui a connu des hauts et des bas au cours de l’histoire, mais qui a atteint des paroxysmes particulièrement inquiétants depuis quelques mois.
Mais je voudrais pour commencer me livrer, à l’intention de quelques uns de mes corrélégionaires, à une petite séance de psychanalyse, ou tout simplement d’autocritique collective, qui m’apparaît indispensable en préalable à mon propos.
Avant de crier au loup, chers amis, commençons par mettre de l’ordre dans la bergerie. L’antisémitisme est malheureusement trop réel, trop douloureux, trop dangereux pour notre société tout entière, pour que nous prenions le risque d’en galvauder le terme.
Non, toute critique à l’égard de la politique du gouvernement israélien n’est pas antisémitisme. De nombreux Israéliens ne s’en privent d’ailleurs pas, et dans des termes souvent beaucoup plus violents qu’à l’étranger.
Oui, comme le soulignait Ilan Greilsammer dans une récente chronique, il existe dans nos communautés des cercles « ultras », qui sont toujours en retard d’un métro sur l’état de l’opinion israélienne, qui croient que l’Israel des années 50 existe toujours, que les kibboutz et Tsahal sont restés inchangés, qui encensent encore la victoire de 1967, quand les israéliens s’inquiètent de l’état de leur société en 2003…
Non, nous ne pouvons, nous ne devons pas accepter, nous juifs de France, et je devrais dire juifs tout court, les actes de violence physique ou verbal prétendument commis entre notre nom par des bandes de petits nervis, heureusement ultra minoritaires, dont les valeurs, quand ils agissent de la sorte, ne sont définitivement pas les nôtres.
Pourquoi ne pas vous dire que j’ai vécu comme une souillure le contenu de ce site internet raciste et fasciste, prétendument juif, récemment poursuivi devant le Tribunal Correctionnel de Paris. Comme j’ai vécu comme une imposture cette pitoyable accusation d’antisémitisme lancée par un journal israélien à l’encontre de Jacques Chirac, au lendemain des propos ignominieux tenus par le Premier Ministre Malaisien devant l’organisation de la conférence islamique.
Ceci méritait d’être dit. C’est fait.
Mais de la même façon que l’on ne peut taxer d’antisémitisme toute critique du gouvernement israélien, il n’est pas sérieux de suivre ceux, hélas de plus en plus nombreux, pour qui l’antisionisme ne recèlerait jamais la moindre once d’antisémitisme.
Au nom de ce postulat, on pourrait tout dire sur Israel et sur le soutien que lui apportent les communautés juives, déverser des torrents d’injures à l’égard du peuple israélien, définir l’axe Etats-Unis/Israël comme un nouvel axe du mal, appeler ce qui s’est passé à Jénine du nom d’Auschwitz, comparer les soldats israéliens à des nazis, traiter l’Etat juif comme un paria parmi les nations, sans jamais être taxé d’antisémitisme. L’antisémitisme pour ces gens là resterait confiné à Le Pen et Megret. D’ailleurs, pour eux, il n’y aurait pas de regain d’antisémitisme en France, les juifs exagèreraient et seraient hystériques. Il n’y aurait pas d’antisémitisme dans les banlieues et les incendies de synagogues comme les agressions de lycéens juifs seraient grossies par la communauté juive.
Mais ce qu’il y a de plus grave, c’est que ces propos commencent à porter leur fruit dans la société française. De plus en plus de gens disent et écrivent des choses sur Israël et sur les Juifs qu’ils ne se seraient pas permis de dire ou d’écrire il y a quelques mois. Un verrou a sauté…On se sent désormais autorisé sur ce sujet à dire et à faire n’importe quoi…et ce à l'échelle planétaire.
L’actualité la plus récente en offre, hélas, deux exemples éclatants ;
Ainsi les propos du premier ministre malaisien selon lequel : « aujourd’hui les Juifs dirigent le monde par procuration… ».
Le célèbre Théodorakis, qui s’est dernièrement laissé aller à un « aujourd’hui nous pouvons dire que ce petit peuple est la racine du mal »
Comment ne pas être frappé par l’emploi simultané, en des lieux si éloignés et dans des circonstances si différentes, du terme « aujourd’hui ».
Aujourd’hui on a tous les droits, y compris de s’affirmer antisémite…
Qui, il y a quelques mois encore, aurait osé écrire en France ce qu'a écrit Tariq Ramadan, hormis quelques vieux caciques d'extrême droite qui auraient aussitôt unanimement été disqualifiés du débat public pour cause d'antisémitisme ?
Qui aurait imaginé à l'aube de ce troisième millénaire qu'un plaideur ait pu avoir l'idée de demander la récusation d'un juge de la République motif pris de sa prétendue judaïté ?
Quel est donc ce cauchemar qui conduit, 60 ans à peine après la shoah, le Grand Rabbin de France à recommander aux jeunes juifs de ne pas porter la kippa dans la rue pour ne pas se faire agresser ?
Où sommes nous ?
Quel est le nom du mal dont les juifs seraient affectés, et qui rendrait cet antisémitisme légitime?
La réponse à cette question nous est en partie donnée par ce récent sondage, conduit par la Communauté européenne, dont la presse s'est largement fait l'écho.
Ainsi, à la question « pour chacun de ces pays, dites à votre avis s’il présente ou non une menace pour la paix dans le monde » , 59 % des personnes interrogées citent Israël en tête, devant l’Iran, la Syrie, la Libye, l’Arabie Saoudite, la Chine, l’Inde et la Russie .
L’effroi le dispute à l’incompréhension. La révolte au sentiment d’injustice.
Car ce que sous-tend cette démonisation systématique et unilatérale d'Israël, c’est de toute évidence, que pareil Etat criminel, ne peut avoir sa place parmi la communauté des Nations. Ainsi, passons nous insensiblement de la critique d’un gouvernement au questionnement sur le droit à l’existence d’un pays. Peu importe que les promoteurs de cette dialectique en soient ou non conscients. Le fait est là. Cette hargne anti-israélienne nourrit, de fait, une nouvelle forme d’antisémitisme.
Et l’idée se fait jour que, finalement, après tout et tout compte fait, la création de l’Etat d’Israël en 48 était une erreur et qu’il faudrait en revenir aux solutions préconisées dans les années 20 et 30 d’un seul Etat arabe à minorité juive entre la mer et le Jourdain.
Dire que l’Etat d’Israël n’a plus le droit d’exister, que cette expérience devrait pendre fin, n’est plus une parole bannie. C’est quelque chose que l’on ose dire désormais entre personnes de bonne compagnie. Ce n’est plus la colonisation des territoires, la violence des colons, la liquidation de dirigeants palestiniens, ou la politique de la droite nationaliste israélienne qui sont en cause, mais le fait même de l’existence d’un Etat juif au Proche Orient.
Tout se rejoint : les déclarations, les actes, le sondage.
Et on s’étonnerait que les Israéliens soient inquiets et avec eux les Juifs de la diaspora ?
Arrêtons de jouer sur les mots. Ce n’est pas de sémantique qu’il s’agit mais de vies humaines. Alors disons le tout net : se revendiquer de l’antisionisme, c’est contester le droit à l’existence de l’Etat d’Israël. Tout simplement parce que le sionisme est au fondement de la genèse d’Israël et qu’on ne peut reconnaître un droit à l’existence tout en déniant toute légitimité à ce qui le fonde.
On a le droit de contester la politique du gouvernement israélien, de défiler dans les rues, de hurler des slogans, de brocarder le Premier Ministre israélien…pas de contester l’existence de l’Etat d’Israël, parce que pareille contestation ne peut être que l’expression de l’antisémitisme.
Cessons de nous voiler la face.
• Il y a antisémitisme lorsqu’on est prêt à lutter pour l’indépendance de n’importe quel peuple d’Europe, d’Asie ou d’Afrique, mais qu’on nie à un seul peuple au monde, le peuple juif, d’avoir son mouvement de libération national, le sionisme, et son Etat, Israël.
• Il y a antisémitisme lorsqu’on nie ou qu’on cherche à occulter les liens historiques, culturels, nationaux du peuple juif avec Israël, et qu’on essaie de faire passer le retour des juifs sur cette terre comme du colonialisme pur et simple.
• Il y a antisémitisme lorsqu’on feint d’ignorer que l’objectif des mouvements islamistes palestiniens, Hamas et Jihad, est de tuer le maximum de juifs, où qu’ils se trouvent, et qu’on s’abstient de dénoncer ces organisations comme ce qu’elles sont : des organisations fondamentalement et exclusivement antisémites.
• Il y a antisémitisme quand on ne dit pas un mot du style et du contenu de la propagande palestinienne, des caricatures à la Stûrmer, ou encore du feuilleton antijuif « Cavalier sans monture » que l’Egypte a diffusé durant des semaines.
• Il y a antisémitisme quand les journalistes que l’on accuse de trop aimer Israël et de ne pas être assez critiques à son égard sont, comme par hasard, des juifs ; quand les intellectuels que l’on accuse de néo-conservatisme et de partialité en faveur d’Israël sont eux aussi des juifs. Sans parler des dénonciations du fameux « lobby sioniste », qui n’est autre que l’expression des juifs dégoûtés des attaques portées à l’existence même d’Israël.• Il y a antisémitisme quand le seul pays au monde que l’on dénonce en termes orduriers, et qu’on associe aux « crimes » de Bush en Afghanistan et en Irak, est…Israël, et qu’Israël se retrouve accusé partout, dans toutes les manifestations de rue, quels qu’en soient le sujet et le but.
• Il y a antisémitisme quand on cherche à impliquer Israël dans le combat contre la mondialisation et la globalisation, et quand Israël est le seul pays au monde vilipendé par un leader de confédération paysanne…
Pourquoi cette diabolisation ? Pourquoi ces amalgames ? Pourquoi tant d’injustice ? Telles sont les questions que se posent et que posent les Juifs de France à leurs concitoyens et en premier lieu à ceux qui, pétris de certitudes, se font les chantres de ce nouvel « antisioni-sémitisme » de bon aloi.
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Comme le Président de la République l’a récemment rappelé, comme vous le soulignez vous-même avec force, Monsieur le Garde des Sceaux, la France ne peut et ne doit pas tolérer la moindre manifestation d’antisémitisme. Mais il y a un tel écart entre les déclarations gouvernementales et la réalité telle que nous la vivons sur le terrain.Mon ami Jean Luc Médina vous a cité quelques exemples de dysfonctionnement tirés de son expérience grenobloise. Permettez moi d’y ajouter la « touche » lyonnaise, qui va hélas dans le même sens.
Comme partout ailleurs, trop peu d'auteurs d'actes antisémites ont pu être traduits devant les autorités judiciaires. Vous m'objecterez que la justice ne peut juger que les délinquants qui lui sont déférés. C'est vrai. Mais il est indispensable que la collaboration entre les Parquets et les services de Police soit à cet égard développée.
Comme j'ai eu l'occasion de le rappeler publiquement il y a quelques jours, ni les auteurs de l'attaque à la voiture bélier contre la synagogue de Vénissieux, ni ceux qui ont incendié celle de La Duchère n'ont été identifiés.
Il en résulte pour les juifs de ces quartiers difficiles, et au-delà, un grand sentiment d'amertume, mêlé d'impuissance et parfois de révolte.
Nous avons, à tort ou à raison, le sentiment que tous les moyens n'ont pas été mis dans ces enquêtes, au nom, pensent certains, de la préservation de la paix sociale dans ces quartiers. Quelle erreur ce serait si c'était exact ! En toute hypothèse le fait est là : les criminels courent toujours, comme ceux qui ont semé la terreur par la bombe qu'ils ont posé devant l'école juive de Villeurbanne en 1995.
La façon dont les plaintes sont reçues, ou pas reçues, dans les gendarmeries ou commissariats de police à la suite d'agressions verbales ou physiques, est également source de grande frustration. On n'imagine pas le mal que certains mots ou gestes peuvent faire dans le contexte que nous vivons.
Et le traitement pénal donné aux affaires dans lesquelles les auteurs ont pu être identifiés laisse parfois perplexe. Ainsi du renvoi quasi systématique en maisons de justice, quand l'atteinte aux victimes et à l'ordre public mériterait de toute évidence la solennité et parfois la sévérité du Tribunal Correctionnel.
La loi du 3 février 2003 aggravant les peines contre les actes racistes, antisémites et xénophobes va dans le bon sens. Un certain nombre de décisions récentes en témoignent . Mais la loi de 1972 réprimant les injures, diffamations et provocations à caractère raciste et antisémite est trop souvent méconnue des magistrats et sa mise en œuvre trop complexe au regard notamment du court délai de prescription. Le délai de un an prévu dans le projet de loi en cours de discussion constitue en cette matière un minimum, ne serait-ce qu'en raison des délais de traitement des plaintes par les parquets.
Il n'est par ailleurs pas normal que l'initiative des poursuites soit trop souvent laissée aux victimes ou aux associations. Le racisme et l'antisémitisme causent un trouble considérable à l'ordre public. Sanctionner ce fléau est l'affaire de tous.
Qu'il me soit permis de suggérer qu'à l'instar de ce qui se fait à Paris, des réunions régulières soient organisées à ce sujet entre un représentant du parquet et les avocats des associations représentatives, dans tous les grands Tribunaux de notre région et au moins à Lyon et à Grenoble.
Je voudrais pour terminer, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les élu(e)s, les représentants des corps constitués, des cultes, de la société civile, vous dire mon extrême inquiétude. Les juifs de France sont inquiets. Beaucoup ont peur. Authentiquement peur. Et la peur est toujours mauvaise conseillère. Que dois je répondre à mon propre petit cousin, étudiant en droit de 19 ans, qui me demandait, la semaine dernière encore si il avait un avenir en France ? Que faire face à ce que nous vivons, à ce que nous ressentons ? Se taire ? Attendre ? Subir ? La génération à laquelle j'appartiens et plus encore celles qui suivent ne s'y résigneront pas . JAMAIS. Nos parents ont déjà donné. Alors quoi ? Quelle alternative ? Partir pour fuir ces « territoires perdus de la République » ? Assurer nous-même notre sécurité ? Enseigner à nos enfants les arts martiaux pour que nul, jamais, dans la rue, dans un bus, dans une classe, les traite de sales juifs ? Est ce cette société là que nous voulons ? Une société où des français n'auraient le choix qu'entre quitter leur pays ou se battre pour leur dignité et leur survie ?Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs, nous ne voulons pas éternellement aller prier dans des synagogues gardées, nous ne voulons pas être réduits au choix de prendre le risque de voir nos enfants agresser dans les écoles de la République ou de les envoyer dans des écoles juives sous surveillance policière. Notre problème est le vôtre. Je ne veux surtout pas ici faire du catastrophisme, mais vous dire la situation telle que nous la ressentons, sincèrement. Le mal est profond. Il attaque notre République. C'est à la République de nous défendre et de nous rassurer par des actes concrets.
A quelques semaines du terme de mon mandat à la présidence du CRIF Rhône-Alpes, et m'exprimant pour la dernière fois en cette qualité à cette tribune, je veux vous dire que je garde espoir. J’ai répondu à mon petit cousin que notre démocratie était forte. Qu’elle recèle un trésor qui a pour nom "laïcité". Qu’il nous appartient de nous battre pour conserver intact ce joyau, gage de la paix sociale. Je crois l’avoir convaincu. Pas parce que j’ai été convainquant, mais parce qu’il ne demandait qu’à me croire. Je ne veux pas avoir un jour à le regretter.
C’est pourquoi je continuerai ce combat, pour porter haut et fort au sein de la Cité les valeurs de cette communauté juive que j’ai eu l’honneur de représenter pendant toutes ces années. Pour que mes enfants n’aient pas un jour à porter la responsabilité de répondre à la question de leur petit cousin…