DISCOURS de Madame Anne Marie Comparini
12 Décembre 2002


 

Monsieur le président du CRIF Grenoble - Isère,
Messieurs les Présidents (national et régional)
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Je voudrais vous exprimer ma joie de participer à ce dîner organisé par le C.R.I.F. de Grenoble, celle que procure la rencontre chaleureuse avec une communauté amie.

Un tel moment réchauffe et éclaire notre vie quotidienne par les échanges, même si elle est marquée, douloureusement, par un monde dangereux, instable et parfois barbare.

Notre échange a lieu l’année où nous commémorons le 60e anniversaire de la déportation des juifs de France, à un moment où des actes antisémites se sont multipliés, particulièrement dans notre région, et où, au Proche-Orient, Israéliens et Palestiniens ne connaissent que sang et larmes.

Ce sont ces trois points qui guideront mon propos. En effet
1. Venir parmi vous, au C.R.I.F., c’est d’abord parler de mémoire.
Un passé qui ne passe pas, grâce à vous.
Comment en serait-il autrement, 60 ans après la Déportation qui frappa tant de juifs de France et de Rhône-Alpes en particulier ? A la barbarie du massacre d'innocents s’est ajoutée l’ignominie de l’anonymat, ceux qui n’ont jamais eu de sépultures : la Nuit et le Brouillard se sont bien abattus sur des hommes, des femmes et des enfants, et, pour sa honte, le gouvernement d’époque de la France y a participé : nous devons nous en souvenir !

Comme nous devons nous souvenir, lumières dans ces ténèbres, des Français qui ont refusé la lâche persécution, au péril de leur vie. Des voix se sont élevées, des portes se sont ouvertes pour cacher ceux qui étaient traqués. Ceux-là aussi doivent rester dans nos mémoires. L’Institut de Yad Vachem y veille en rappelant le nom de ceux auxquels il donne une si belle qualification de « Justes parmi les Nations ». Vous aussi, vous y veillez.

Au Conseil régional, nous pouvons, nous aussi, apporter notre pierre à cette tâche. J’ai l’habitude de dire qu’en Rhône-Alpes, nous avons la chance d’avoir une jeunesse nombreuse, avec 35% de sa population de moins de 25 ans. Nous devons lui permettre de se former pleinement et elle doit savoir qu’on a voulu, il y a 60 ans, anéantir une autre jeunesse, dont l’avenir proposé était d’être arrêté, déporté, et exterminé au seul motif de la race ! Se souvenir pour le passé et ses victimes ; se souvenir aussi pour l’avenir, et pour transmettre aux nouvelles générations les valeurs de fraternité, de tolérance et d’humanisme. Des valeurs qui signent notre république et qui nous font dire non à l'extrémisme.

C’est pour cela que la Région finance des lieux de cette mémoire dont la Maison des enfants d’Izieu est un exemple et travaille à la mise en place d’un réseau Résistance et déportation, « Les chemins de la liberté », les sites rappelant les tragiques années étant très nombreux en Rhône-Alpes.

Mais se souvenir n'est pas suffisant, car vous avez raison le 21 avril la France s'est découverte malade de ses valeurs et Venir parmi vous, c'est aussi réfléchir à la manière d'éviter le retour des ténèbres par la connaissance de l’autre.

Je sais que votre communauté s'inquiète à juste titre des actes antisémites nombreux commis cette année dans notre pays, notamment en Rhône-Alpes. Récemment invité par le C.R.I.F. à Lyon, le Ministre de l’Intérieur, Nicolas SARKOZY, a exprimé sa détermination à voir sanctionnés ces actes d'autant plus inexcusables que nombre d'entre eux ont lieu dans des établissements scolaires où nos jeunes sont censés apprendre les bases du respect de l'autre et de sa dignité. Je me réjouis de l’adoption à l’unanimité en première lecture à l’Assemblée nationale, de la proposition de loi qui visant à aggraver les peines punissant les infractions à caractère raciste, antisémite ou xénophobe.

Chacun à notre place, nous devons agir pour que se taise l'angoisse devant de telles agressions envers des élèves ou des professeurs juifs et devant les troubles parfois provoqués en certains cours d’histoire dans les établissements d’enseignement de notre République.

Connaître évite bien souvent le repli sur soi, sectaire et intégriste. Je vous entends Monsieur Medina. Aussi et même si la Présidente de Région n’a aucune compétence légale en matière de pédagogie, je puis vous affirmer qu’au lycée ORT de Lyon, au lycée Etienne Mimard de Saint-Etienne, au lycée de l’Albanais de Rumilly, au lycée Marcelle-Parde et au lycée Lalande à Bourg-en-Bresse, le dispositif régional du « Permis de Réussir » a financé des travaux de lycéens sur la mémoire de la Déportation et de la Résistance. J’ai souhaité également apporter un soutien plus marqué au concours national Résistance et Déportation au moyen d’un prix régional.

Comme députée et comme citoyenne, je crois fermement qu’à côté de l’indispensable réponse judiciaire à l’antisémitisme et au racisme en général, la connaissance de l’autre par son histoire est un remède de fond. C'est pourquoi je fais partie de ceux qui militent pour l'enseignement de l'histoire des religions car elle ouvre la voie à la fermeté de la tolérance, guidée par le respect de l’Homme. Or, aujourd’hui, dans un pays plus sécularisé que laïque, beaucoup ignorent que ce respect de l'autre se nourrit de repères spirituels.

Ce n’est peut-être pas un hasard si cet instant a lieu alors que vous avez fêté récemment les lumières de Hanouka, que celles du Ramadan viennent de s’éteindre et que les catholiques ont allumé celles de l’Octave du 8 décembre.

Il ne s’agit pas d’introduire des cours de religion à l’école mais de donner plus de place à un enseignement sur l'histoire du fait religieux. Des progrès ont été faits depuis une décennie.

Il y a là une exigence culturelle -comprendre les civilisations- : j’y vois également une dimension civique. C’est d’abord celle de donner les savoirs élémentaires qui permettent d’être un citoyen libre car capable de déchiffrer le monde qui l’entoure. C’est aussi de revivifier la laïcité pour promouvoir la culture de la paix et de la fraternité à l’école, dans la rue, dans son quartier. Deux textes internationaux, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (art. 26-2) et la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant de 1969 (art. 14 et 29-1) nous y invitent: ils soulignent le droit de l’enfant à recevoir une éducation qui favorise la compréhension, la tolérance et l’amitié entre les religions.

Mais me direz-vous, vous parlez de remède de fond, alors que la maison brûle et que votre regard se porte naturellement sur la tragédie qui ensanglante Israël et peut anéantir la démocratie. Dans mon propos, j’ai évoqué la jeunesse : l’une victime de l’idéologie nazie il y a 60 ans, l’autre aujourd’hui que nous devons former et qui doit se souvenir du sort de la première. Il en est une troisième, celle du Proche-Orient à qui nous devons offrir, je le crois vraiment, une autre perspective que l'inquiétante progression du fondamentalisme islamique : sinon ces jeunes Palestiniens n’auront eu pour école que la guerre, sinon de jeunes Israéliens auront eu leur jeunesse brisée par l’explosion terroriste ou endeuillée par le cortège de drames humains qui dominent le Moyen -Orient.

C'est l’un des sujets les plus bouleversants de la fin du XX è siècle pour lequel des hommes éclairés ont sans relâche et parfois au péril de leur vie, recherché une solution. Pour ma part je resterai modeste mais sans angélisme, je vous dirai que j'ai toujours rêvé à une Méditerranée, zone de paix, pour qu'elle redevienne ce carrefour des civilisations, cette voie millénaire des échanges qu'elle a été dans l'histoire et à qui l'Europe doit tout. Et votre peuple y a pris toute sa part.

Aussi je souhaite que la paix revienne rapidement pour ces jeunes et l’ensemble des populations : là aussi, sans doute, une meilleure connaissance ferait taire les armes comme Français et Allemands ont su le faire après 1945. Mais je sais bien que la paix ne se décrète pas, qu'elle est un combat permanent qui exige de la volonté et de la constance, pour réclamer le droit d'Israël à vivre dans des frontières sûres et reconnues, sans menace perpétuelle, le droit des Palestiniens à une patrie et la nécessité d'une solution au conflit.

Ce dialogue peut paraître aujourd'hui un espoir irréalisable, tant les nuages sont lourds. Il doit pourtant nous inspirer pour retrouver le chemin de la paix et d’un avenir sans guerre dans cette partie du monde.



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