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DINER DU CRIF 2000 Discours de M. Michel DESTOT, Maire de GRENOBLE |
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Monsieur le Président, |
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Cher Président, cher Jean-Luc Medina, je veux d'abord vous remercier des propos que vous venez de tenir. Ils viennent du cur et de l'esprit. Les valeurs que vous évoquez nous réunissent ce soir. Elles transcendent bien des clivages et sont le ferment des réussites à venir. Je veux aussi vous remercier, ainsi que votre bureau renouvelé, de l'heureuse initiative que vous avez prise en organisant ce dîner, prolongement local d'une tradition devenue nationale. Cela permet de contribuer au rayonnement du CRIF, et donc des valeurs qui le fondent. Cela permet aussi de participer au débat démocratique auquel Grenoble est si attachée. Oui, je suis heureux, en temps que Premier Magistrat de cette ville, d'être votre premier invité d'honneur. Permettez-moi aussi de saluer votre prédécesseur et actuel Président d'Honneur, mon ami Georges LACHCAR, dont nous savons tous combien généreuse fut sa contribution au développement du CRIF. Je sais que son exemple continue d'inspirer vos travaux et je veux lui redire mon estime, ma reconnaissance et mon amitié. Qu'il me soit également permis de dire combien je suis impressionné par la qualité de votre rassemblement. Je veux à mon tour saluer amicalement mes collègues élus ainsi que les très nombreux représentants du monde judiciaire, le Président Coutin du TGI, nos chers et talentueux bâtonniers Pascal Eydoux, Philippe Girard et le président de la conférence des bâtonniers Michel Bénichou, mon adjoint et ami que je veux particulièrement remercier pour le combat généreux qu'il mène aujourd'hui et qui me vaut quelques remarques amicales mais interrogatives de notre Garde des Sceaux ! Je ne veux pas oublier non plus de saluer affectueusement Christine Crifo, elle aussi membre de notre équipe municipale et ma suppléante au plan parlementaire. Que les rabbins Levy Bencheton et Shoshana trouvent ici l'écho de mon respect de ma sympathie, et que les représentants des 3 synagogues affiliés au consistoire central: MM Malka, Attia et Claude Bénichou soient assurés de mes sentiments dévoués et bienveillants. Merci aussi au Bnai Brith de Grenoble, à la Wizo, au cercle Bernard Lazare, à l'association Loubavitch et à l'association pour un judaïsme pluraliste ou la communauté juive libérale, toutes associations ici représentées et qui, avec la radio Kol Hachalom enrichissent toute l'année notre débat démocratique et citoyen. Et puis, peut-être un dernier salut particulièrement chaleureux pour mon ami Hakim Beladj. Son engagement courageux avec Georges Lachcar pour faire vivre un échange fructueux et fraternel entre les communautés juives et musulmanes de Grenoble nous a tous profondément touchés. Monsieur le Président, vous l'avez rappelé, Grenoble est riche d'une longue tradition d'accueil et de défense de la Liberté. De Cularo, occupée par les Romains, aux débuts de la Révolution française lors de la Journée des Tuiles, en passant par la victoire du Sieur des Diguières lors des guerres de religion, notre ville va puiser aux fondements de son histoire cette caractéristique qui fonde sa dimension pionnière et innovante. Grenoble a payé un lourd tribu à la défense de la
Liberté. Cette histoire, et les titres qui la rappellent, sont l'honneur de notre ville, et en particulier relèvent de la mission perpétuelle héritée de la Résistance de faire vivre la mémoire des Compagnons de la Libération. Je sais : il de bon ton, chez certains, de moquer les Mémorials, les stèles, de railler les dénominations des rues, oubliant que seuls les pays sans mémoire assumée, leur donnent des numéros. C'est refuser de comprendre que ces lieux épars de mémoire construisent notre mémoire collective, et que pour éveiller les jeunes générations, il importe aussi d'utiliser l'espace public. C'est le rôle des politiques d'y contribuer et de ressusciter, même symboliquement, la force des passions qui ont fait notre monde. Monsieur le Président, vous m'avez suggéré de donner à une rue de Grenoble le nom d'Yitzak RABIN. C'est bien sûr au Conseil Municipal tout entier d'en décider. Mais je vous promets de soumettre cette proposition à la commission concernée, présidée par Annie DESCHAMPS, et de la soutenir vigoureusement. Ce serait en effet un beau symbole de notre attachement à la paix, de notre volonté de la défendre comme de la promouvoir lorsqu'elle est menacée. Nous avons tous conscience que l'heure est critique au Proche-orient. Nous sommes nombreux à ne pas bien comprendre l'engrenage, au-delà d'une provocation, qui a conduit à la situation d'aujourd'hui, une situation de quasi guerre. Alors qu'il y a peu, la paix semblait plus que jamais proche. Alors que nous partagions tous l'espoir de voir ces deux peuples, israélien et palestinien, faire la démonstration que l'histoire n'est pas insurmontable et qu'il est possible de cohabiter pacifiquement. Nous partageons ce soir une même inquiétude, une même détresse. Que ces deux peuples à l'histoire si tragiquement liées, à la mémoire si pleine des souffrances consécutives à l'intolérance mais qui ont su avancer dans la reconnaissance mutuelle et la paix soient aujourd'hui presque en guerre a quelque chose de désespérant. Il ne m'appartient pas de porter un jugement sur l'une ou l'autre des parties, et je n'ai pas la prétention de connaître la solution. Je voudrais simplement vous dire ce que je ressens, en temps qu'homme, vis à vis d'une situation que me touche profondément. Monsieur le Président, quand nous nous sommes rendus en 1997 à Jérusalem, le processus de paix avançait, et ce voyage m'a beaucoup marqué, parce qu'il me faisait pleinement ressentir la dimension philanthropique de la construction d'Israël. Fondé sur les ruines de l'humanité, Israël incarne à mes yeux ce que l'homme veut édifier de meilleur comme société pour " vivre ensemble " , parce qu'il associe l'histoire d'un peuple à un idéal solidaire. C'est cet idéal qui est aujourd'hui mis à mal par le déchaînement des passions et, en ce sens, la situation est d'une gravité universelle. Pourtant, comme vous, je veux garder espoir dans le processus de paix. Oslo n'est pas mort, et la volonté politique existe de part et d'autre, quand elle n'est pas masquée par des enjeux politiciens liés aux extrémistes de tous bords, de faire revivre la paix. Le peuple palestinien souffre, et depuis longtemps. Nul ne peut être insensible à sa détresse. Nous sommes nombreux ce soir à reconnaître que la cause qu'il défend, un Etat autonome, est justifiée, dès lors qu'elle ne s'impose pas unilatéralement à une autre cause juste, celle de l'intégrité d'Israël. La " paix des braves ", selon votre expression, est inévitable. Elle reste l'horizon des hommes et des femmes de paix que nous sommes, et nous militerons sans cesse pour son accomplissement. En nous souvenant de ce discours encore d'actualité de François
Mitterrand, discours prononcé le 4 mars 1982, devant la Knesset
à Jérusalem, discours qui n'a pris une ride et qui, à
mes yeux, engage toujours la France : Je m'adresse en cet instant à la Knesset de l'Etat d'Israël. Au nom de la France, je fais confiance aux représentants de ce peuple pour qu'ils assurent, selon leur idéal, le devenir d'Israël. Je fais confiance ? permettez- moi de vous le dire ? parce que nul n'a plus vécu que vous les siècles du passé, et nul n'éprouve davantage les luttes aujourd'hui ; oui je fais confiance pour que se rassemblent enfin les enfants dispersés et, qu'à la culture et à l'histoire du peuple juif, répondent la culture et l'histoire du grand peuple arabe, héritier d'une grande civilisation qui, elle aussi, vous a formés. " Dirai- je aussi, par souci d'équilibre, ce que la France, ce que l'Europe, ce que la civilisation d'occident dont nous nous réclamons et qui nous a formés, doivent à la large trace du peuple juif au travers de 3 millénaires et davantage encore, jusqu'à ce jour entre les jours où ? dans la nuit des temps ? apparut la lumière qui nous éclaire encore ".
Certes, Israël n'est plus l'Etat des pionniers, du kibboutz et d'un
socialisme à visage humain. Aujourd'hui encore et toujours, l' Etat juif attire, fascine, même s'il repousse ou désoriente parfois certains. Il exerce une fonction singulière qui suscite toujours des débats passionnés. Car il est, à mon sens, le seul pays au monde où la morale,
l'éthique ont une telle place ! C'est peut-être cette force intérieure, si communicative,
qui anima Emile Habibi, de son surnom Abbou Salam (Salam qui signifie
"paix" en arabe). Le sang a coulé. Aucune terre au monde n'a autant été abreuvée de sang des milliers d'années durant. En 1948, Emile, lui, resta. Les Palestiniens de la diaspora le critiquèrent violemment mais il resta. Et quand, après l'attentat suicide dans un autobus de Tel-Aviv,
il publia un article vibrant qui appelait ses frères arabes à
condamner cet acte, ils ne le firent pas. Il en fut brisé. Modèle des paysages de l'âme de sa patrie déchirée, le héros au coeur si pur était le reflet de sa tragédie. De sa gaieté aussi. Quand il décrivait en Arabe qui accrochait un drapeau d'Israël à sa fenêtre le Jour de l'indépendance de l' Etat hébreu, il riait et pleurait... Emile est mort le 2 mai 1996... soixante quinze ans jour pour jour après l'assassinat de Yosef Haïm Brenner qui marqua le début de la guerre entre Juifs et Arabes. Guerre qu'Emile aura passé sa vie à essayer de faire cesser. Je suis allé deux fois en Israël. La première fois, c'était à l'occasion d'un séminaire sur P.M.F organisé à Tel Aviv. Pour moi qui ai visité plusieurs dizaines de pays à travers le monde, jamais je n'avais ressenti la même chose, la même émotion. Les images, les sons, se bousculent encore dans ma mémoire. Cette jeunesse, si présente, si sûre mais aussi si soucieuse de représenter l'avenir du pays. La méditerranée si proche et l'orient déjà là. Et puis cette population cosmopolite, si riche par sa diversité. Et puis, et puis Jérusalem. Tout contre le ciel. Ce choc de la pierre contre la lumière. Jérusalem où l'on finit par se dire que pour vivre en ces pierres trop lumineuses, il faut du sang et de l'eau, sang d'une histoire dramatique et omniprésente, eau trop rare que la cité est allée chercher dans les dédales des collines. Jérusalem cette ville imaginaire et pourtant bien réelle. Cette ville où l'électricité est juive ou arabe. Cette ville qui entretient avec tous les juifs de par le monde une véritable histoire d'amour. Et Jérôme m'entraîne au mur des lamentations. Ce mur si souvent aperçu en images et qui est là devant nous. Si ressemblant et si dissemblable. Mes pensées s'envolaient alors vers ma belle famille aujourd'hui dispersée aux 4 coins du monde, parce que leurs ancêtres furent victimes des nombreux pogromes qui secouèrent l'Europe de l'Est à plusieurs reprises au cours du siècle passé. Je suis retourné une seconde fois en Israël, et vous l'avez rappelé, Monsieur le Président. Je conduisait une délégation grenobloise. Il y avait le regretté Louis BLUM dont je veux à mon tour saluer avec respect et affection la mémoire. Il y avait Georges LACHKAR, alors Président du CRIE. Il y avait Jean ENKAOUA, alors Directeur du Dauphoné Libéré ! et aujourd'hui Président du Comité de Jumelage Grenoble Réhovot que je veux saluer très chaleureusement. Il y avait aussi Michel, Jean-Paul, Jacques, ma femme... et aussi bien sûr Jérôme. Tel Aviv, Rehovot, Jérusalem. Un voyage intense dont je ne retiendrais ici que 3 images. Celle de ces Fallashas, ces Ethiopiens regroupés dans un quartier de Rehovot et qui nous donnaient involontairement une belle leçon d'intégration... 2eme image, 2eme souvenir fort: celui de notre rencontre avec Shimon PEREZ, l'Homme de la Paix, l'ami de RABIN et de la France qui pendant une heure nous a conté son pays, ses espoirs, ses angoisses mais surtout ses espoirs. Et puis 3eme image, la plus bouleversante. C'était à Yad Vachem, ce mémorial dédié aux enfants victimes de la Shoah. Un moment où l'on retient son souffle, où l'on ressent jusqu'au plus profond de soi? même des sentiments de compassion, de compassion mêlée des sentiments de compassion, de compassion mêlée de doute sur l'humanité... Et l'on se met à penser aux enfants du monde entier, avec l'envie de leur livrer dans une sorte d'offrande universelle, ce magnifique texte d'Edmond Jabes " Against Apartheid " : " Il m'a dit: Cher Président, les propos que vous avez tenus sur ce sujet, empreints de gravité et de sagesse, sont l'honneur du CRIE. Ils donnent leur pleine signification aux valeurs de tolérance que vous prônez et dont le Président de SOS Racisme, Malek BOUTIH, que je suis heureux de saluer en la personne de son Vice-président Massadou GAYE, ce soir à Grenoble, est un brillant exemple. Il a su trouver la réponse juste en lien avec l'Union des Etudiants Juifs de France lorsque la France a connu ce mois d'octobre noir que vous avez évoqué. Je vous l'ai dit alors, avec les représentants du Conseil Municipal, je le réaffirme ce soir : les faits qui se sont déroulés en France sont d'une extrême gravité. Nous avons condamné ces actes et appelé à la vigilance de tous face à ces résurgences de la part la plus sombre de notre passé. A Grenoble, des provocations à l'encontre de la communauté
juive ont eu lieu. Même si je partage votre avis qu'elles relèvent
le plus souvent d'actes isolés de délinquance, elles n'en
demeurent pas moins clairement antisémites et à ce titre,
elles nous interpellent gravement. Comment, malgré tout ce que nous faisons, faire reculer encore
la bêtise, l'inculture et la haine ? Les actes ignobles du mois d'octobre nous renvoient à ces questions,
de même que les faits qui se sont produits à la Villeneuve
récemment, même si je ne veux pas lier ces évènements. Nous devons donc avoir ensemble un débat permanent, franc et serein,
autour des enjeux qui vous sont chers : la lutte contre le racisme et
l'intolérance, la place de la pratique religieuse dans la ville,
la promotion de la culture juive. Ces travaux, sur tous ces sujets, j'en suis sûr, affermiront les relations déjà étroites qui nous unissent, de même que ce dîner annuel contribuera à nos échanges. Je vais conclure. Malheureusement, l'antisémitisme au quotidien, les pogromes et
les ghettos font aussi partie de l'histoire de Vilnius. Un monde a été
englouti, la communauté juive a été assassinée
et sa culture anéantie... J'y suis allé plusieurs fois.
La première, c'était il y a 10 ans. La Lituanie croyait
à son indépendance, nous moins... Elle devait l'acquérir
1 an plus tard ! quelle leçon de détermination et d'espérance
collective ! Je me suis rendu à Ukmergé, Wilkouni en Yiddish,
la terre de ma belle famille. Pour 35.000 juifs. Comment retenir ses larmes ? Je suis retourné en Lituanie à la tête d'une délégation de la Ville de Grenoble pour jumeler notre ville avec Kaunas, seconde ville du pays, encore aujourd'hui secouée par des relents d'antisémitisme. Les mêmes contre les mêmes. Le combat continue... Et puis j'y suis retourné en ma qualité de Président du Groupe d'Amitié France Lituanie à l'Assemblée Nationale, avec une délégation du gouvernement français conduite par Michel DUFFOUR, Secrétaire d'Etat à la Culture. Pour participer à un forum international sur la Shoah et la Spoliation des biens juifs, après Washington et Stockholm. Fier d'être là à Vilnius, sur cette terre où l'on avait tant et tant souffert, pour représenter mon pays qui aux dires de tous était désormais le plus engagé de tous dans ce devoir de mémoire. Fier et ému d'être là à Vilnius, à
Vilno, où a été écrite en 43-44 au ghetto,
ce poème bouleversant d'Amous SUTZEKEVER, intitulé Adieux
et que je veux vous relire une fois encore Tel le golem façonné par le Rabbi de Prague.
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